Balade sensorielle (7)
« Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… ». Clic/agrandir
[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 8, épisode 9]
Ils restèrent des heures, ou peut-être seulement des minutes, à s’abreuver de beauté. Un long moment après, Francis prit les choses en mains.
– Viens. Tu as froid. Je connais un endroit au-dessus du lac bourré de rochers voluptueux et à l’abri du vent. Avec la réverbération du soleil sur les rochers, tu auras même trop chaud !
Elle avait envie de garder le silence mais le moment était trop intense. Francis la regardait comme s’il savait qu’elle allait parler, lui le silencieux. Il l’invita à marcher en papotant, au lieu de lui intimer le silence. Elle ne se fit pas prier.
– On est arrivés ?
– En gros. Comme d’habitude, on va arpenter les alentours. On pourra aller au deuxième lac juste au-dessus puis se promener entre les rochers polis par les glaciers. On redescendra par le col de Saint Véran et le rif de Rafanel.
– Ça fait une balade courte.
– Éva, pourquoi ne pas profiter de la saison déserte pour faire les balades courtes envahies par les touristes l’été ?
– Oui, bonne idée mais… je sens une autre raison ?
– Ben… Euh… apprendre à regarder sans avoir besoin de balades immenses. La performance physique n’a rien à voir avec les possibilités contemplatives.
– Une mise en condition par l’effort est quand même utile, non ?
– D'accord Éva mais pas besoin de se crever à l’effort !
– Tu as raison. D’ailleurs je sens la montagne bien plus vite qu’avant. Tu m’as ouvert à la volupté de la montagne. Tu es un poète.
– Tu parles ! Je ne dis presque rien. Je ne trouve pas de belles formules.
– Pour moi, la poésie ne tient pas dans des belles formules. C’est une manière de m’ouvrir le cœur. Ta manière de me regarder, de regarder la montagne. D’attirer mon attention sur telle ou telle chose. Au lieu de me réciter les sommets comme bien des accompagnateurs, tu attires mon attention sur des blocs de rochers et tu me demandes ce que je vois.
– Et justement, tu vois ou tu sens.
– Oui, mais Francis, je connais ta façon de regarder maintenant.
– J’essaye de transmettre ce que je vois. Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… Tiens, on est arrivés.
Francis était bien content de ne pas aller plus loin dans la conversation. Il avait désigné à Éva des rochers doux. Un vrai tableau sensuel. Il resta silencieux. Il ne restait plus qu’à s’installer confortablement. Le rite était simple et connu. Enlever les sacs à dos, étendre drap de bain et fourrure polaire pour s’asseoir ou même s’allonger. Chacun de leurs gestes était une préparation à accueillir la beauté de l’univers en soi. Francis avait le don de transformer Éva en éponge. À croire qu’il savait comment s’y prendre pour donner de l’espace à ses sens. Aussi Éva s'appliquait à ces petits riens, ces regards, ces silences.
Son oreille lui paraissait plus grande, plutôt que plus fine. Ses yeux semblaient englober plus de paysage. Sa peau se diluait pour accueillir, au-delà des souffles de vent et de la chaleur du soleil, mille autre sensations indéfinissables en provenance des herbes jaunies par l’automne, des mélèzes en manteau de velours d’or, des eaux qui courent et qui gargouillent, des roches douces ou rugueuses.
Elle avait l’impression d’entendre battre le cœur de Francis et de sentir en même temps le pouls de la terre. Les rochers qui les entouraient, polis par les glaciers, parlaient de la longue histoire du massif et pourtant, tout ce temps paraissait n’être qu’hier. Sous des dehors un peu rustres, à l’image de la montagne, Francis découvrait une nature d’elfe rieur qui l’emmenait promener dans les espaces improbables ou la réalité des anges rejoint celle des hommes.
Éva avait la sensation persistante de prendre un bain de volupté. Elle se demandait parfois si elle n’exagérait pas de se déshabiller aussi promptement et de rester quasi-nue. Elle ressentait la nature dans la moindre de ses fibres. Elle ne savait si Francis avait une sensibilité aussi exacerbée que la sienne, s’il s’amusait chaque jour autant de ses sens. Elle ne savait rien de Francis. Sauf qu’avec lui, elle jouissait de la nature. Il élevait sa perception à un niveau d’une subtilité qu’elle ne soupçonnait pas auparavant. Et ça, c’était merveilleux et inestimable.
Éva soupira. « Dans notre monde de fou, vivre une telle débauche de sensations de nature, c’est incroyable ». Elle se tut, même intérieurement. Elle ne trouvait pas de mots pour dire son bonheur. Elle comprenait pourquoi Francis parlait peu. La poésie n'était pas dans ses mots, elle émanait de lui. Elle lui fit part de ses réflexions.
– Alors Francis, d’où tu tiens cette « émanence » de la poésie ?
– De mon regard, peut-être.
– Tu veux dire, de ta façon de regarder ?
La suite la semaine prochaine…
-
03 Septembre 2008 à 19:29 dans
- FICTION

