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PHOTOS DU QUEYRAS, randonnées, lieux, récits

Balade sensorielle (6)


 « Il photographie la montagne comme une femme nue… » Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 7, épisode 8, épisode 9]
 

– Francis, j’ai trop chaud ! Tu vas me faire transpirer !

Ils s’arrêtèrent, elle enleva une épaisseur puis deux. Elle se débarrassa du pantalon.

Francis admirait ses jambes. En prolongement, la tête des Toillies, fière, altière même, formait le contrepoint austère et indispensable à tant de beauté. Éva rangea ses affaires dans son sac à dos puis se ravisa. Finalement, elle quitta le reste.

– Tu n’as pas froid ?

Une salve de frissons suffit comme réponse. Une troupe de lagopèdes s’envola, accompagnée de leur étrange rire. Leur blancheur disait tout de la candeur d'Éva, la belle nue dans la sobriété. Elle s'écria, comme pour s'excuser :

– Avec toi, j’aime bien être nue. Ça aiguise ton regard. Et je sens mieux l’air, je vibre de la montagne et de l’air du temps.

Francis comprenait la curieuse créature qui l’accompagnait. Bien avant de la rencontrer, il s’était mis nu au soleil en des lieux déserts pour le simple plaisir de sentir la montagne, liberté d’Adam en accord avec le souffle de virginité des espaces d’altitude. Elle passa un short et un top qui à eux deux n'auraient pas servi de culotte à une gamine. Ils repartirent d’un bon pas, le regard de Francis empli des frissons qui faisaient tressaillir la peau d’Éva.  Elle avait ouvert son cœur de poète. Il sut ce qu’il devait faire. Mystérieux, il glissa :

– Tu vas bientôt observer ta propre peau grandeur nature.

Éva ne répondit pas. Francis révélait en elle une volupté oubliée. Avec les hommes, elle n’avait pas connu l’innocence qui était pourtant sa plus grande demande. La volupté à peine éveillée, l’émotion était transformée en sensualité puis en affectif et en sexualité. Avec Francis, c’était tout autre chose. Ils avaient choisi de ne pas consommer. Elle n’était pas dupe. Elle savait pertinemment qu’il suffisait qu’elle donne le signal pour que la trêve prenne fin. Elle comprit que c’était un choix, de refuser l’intimité, le meilleur choix possible dans la situation actuelle. Probable qu’une relation autre que leurs désirs en suspens les décevraient. C’était un choix, encore fallait-il s’y tenir. Elle se félicita de se l’être réitéré.

Pour le coup, elle retrouva une sensation propre à ses randonnées avec Francis : elle se sentit s’élargir. Elle avait l’impression que sa peau repoussait son enveloppe habituelle. Chacun de ses pores dialoguait avec l’air environnant. Chaque pas lui envoyait un écho appuyé de la terre, du roc et de l’eau qui constituaient la montagne. Elle vibrait. Chaque seconde était comme le moment qui précède la découverte du plus beau des cadeaux de Noël. Chaque instant était inoubliable et immédiatement oublié. Elle n’était pas dans le passé, et pourtant chacun des moments passés avec Francis concourait à l’intensité du moment présent. Elle n’était pas dans le futur et pourtant chaque seconde s’emplissait de la joie grandissante de la découverte future de « sa propre peau grandeur nature », comme avait dit Francis.

Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant. Clic/agrandir

Elle le sentait plein de gratitude et elle savait pourquoi : elle lui permettait de retrouver sa vérité profonde. Il suffisait qu’elle le regarde de toute l’intensité dont elle était capable ou, plus facile, qu’elle se déshabille, pour qu’il ouvre des yeux bourrés d’authenticité. Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant, un dieu qui naissait à l’instant même de l’observation, du simple fait de la contempler. En écho à son regard inouï, elle s’ouvrait à la montagne. Elle entendait le moindre susurrement de source, le plus petit caillou qui roule, le moindre souffle au long de la roche ; elle sentait la chaleur et le froid, l’onctuosité et la rugosité des surfaces. Elle se nourrissait à la matière d’automne, chaque pierre devenait vivante, divine. Elle sentait son ventre chauffer en son centre, en son tréfonds, comme si le noyau terrestre y résidait. Et pour tout cela, il suffisait d’un sésame : le regard émerveillé de Francis sur ses charmes offerts. Offerts, mais pas proposés. Toute la différence était là.

Éva, comme la montagne, s’offrait toute mais ne se consommait pas. Francis acceptait le jeu et l’éclat du divin animait son regard. En retour, Éva s’ouvrait à des perceptions nouvelles. Elle pensa aux photos de Francis. Quand elle les avait vues, elle était restée sans voix. Elle avait songé « Il photographie la montagne comme une femme nue. Comme un nu parfait, l’image de Dieu en personne ». Oui, c’était exactement ça. Francis, à travers ses photos et les balades, lui donnait à voir la montagne nue et sans fard, la terre vibrante et vivante. Une pulsation inouïe.

Après trois bonnes heures de détours divers, au gré des appels de la matière, ils allaient se reposer en un lieu choisi par Francis.

– Bientôt le casse-croûte. Mais d’abord, voilà : regarde ta peau. Le lac Blanchet et ses berges couvertes de Linaigrette. Les boules blanches, là.

Elle contempla les boules blanches caressées par le vent léger. Elle ôta son sac. Elle comprit son allusion. Elle frissonnait. Comme les boules blanches à peine agitées par un zéphyr subreptice. L’eau du lac qui ondoyait rappelait le désir qui agite les chairs sous la surface. Les herbes jaunes et sèches disaient l’intensité du plaisir qui fait craquer la peau brûlante. Les roches alentours développaient une sensualité de mamelons et de monts. Un Vénus trônait au bord de l’eau. Éva débordait de joie. Des mouvements internes d’une violence insensée la secouaient. La beauté de la nature provoquait des remous inconsidérés. Elle percevait en elle la présence de Francis comme celle de toutes les montagnes avoisinantes. Elle avait l’impression d’être à elle toute seule un univers en expansion. L’homme qui l’accompagnait connaissait les clés du big bang et il les avait actionnées. Elle soupira de bonheur…

La suite la semaine prochaine… 


Commentaires

  1. bonjour,

    C'est le commentaire sur le post "la fin du tunnel" sur Cd'I qui m'a attiré chez vous.
    Je n'ai pas encore vraiment parcouru vos sites, mais ce que j'y ai vu m'a particulièrement touché.

    La série sur le Queyras et particulièrement celle-ci ne sont pas sans rappeler le travail d'Olivier Fölmi que personnelement j'admire énomément et dont le travail est mondialement reconnu.

    J'aime particulièrement votre manire d'utiliser la lumière et le contre-jour, le goût pour le contraste et la composition jusqu'à l'abstraction. Les couleurs, toujours mises en évidence, denses et saturées ajoutent à l'équilibre et à la beauté des photos.

    Continuez, surtout, malgré les doutes !
    De toute façon douter est le meilleur moyen d'évoluer.
    Courage et bravo.

    Posté par Olivier Laurent — 13 Sep 2008, 14:54

  2. Je vous remercie de votre réconfortant message. Comparaison flatteuse que vous faites-là, et curieuse en même temps. En effet, je ne photographie jamais d'éléments humains, à la grande différence d'Olivier Föllmi. Par contre, l'humanisme et plus exactement la spiritualité est au centre de ma démarche et c'est probablement ce que vous avez ressenti. En effet, pour moi la photo n'est qu'un moyen d'exprimer le divin en nous, comme l'écrit également.

    Je suis heureux que nous nous soyons rencontrés par ce je-ne-sais-quoi d'interposé, d'autant plus que mon doute portait aussi là-dessus, sur ma capacité à le transmettre.

    Bonnes visites de mes différents blogs, il y a autant à lire qu'à voir, et souvent mis à jour.

    Posté par Didier Vereeck — 13 Sep 2008, 17:19


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