Balade sensorielle (5)
« une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair » Clic/agrandir
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Il ne voyait pas vraiment. Il imaginait. Qu’importe qu’Éva ne l’aime pas. Rien ne pouvait remplacer le rapport sensuel et candide qu’ils entretenaient. Il était là pour lui apprendre la montagne mais c’était elle qui la lui apprenait. Elle lui demandait tellement de poésie qu’il se découvrait des perceptions insoupçonnées. Il actualisait sa vision de son amie de toujours, l’alpe. Il exprimait des trésors enfouis comme une amphore dans une épave des grands fonds. Il continua.
– Et là, qu’est-ce que tu vois ?
Elle regarda les pentes sombres au-dessus et au-dessous d’eux, sous le col de la Noire. Il lui avait déjà expliqué les roches vertes, les morceaux de plancher océanique. Elle sentit des remous océaniques dans son ventre. Elle ne se méprit pas. Rien à voir avec un quelconque élan pour Francis. Non, c’était beaucoup plus fort que ça. Son accompagnateur lui faisait vivre la montagne dans sa chair, de par sa simple présence. Elle sentait dans son ventre les soubresauts de la croûte océanique dans l’océan des origines.
– Je vois. Enfin je sens, surtout. Des roches denses, sombres, comme pour compenser une fragilité extrême de la pente. Les pierres sont denses mais c’est comme si elles ne pesaient rien, pourtant.
– Alors, tu vois la terre en action.
Il perçut à une légère tension de sa peau sous ses trois ou quatre couches de vêtements qu’elle se refroidissait.
– Programme course, maintenant ?
– Tu es fou, Francis, j’arrive juste de Paris !
– Pas de pot, tu vas souffler ! Viens, on court !
Il partit sans plus de cérémonie. Il avait hâte que la journée avance… Vers midi, le soleil serait assez chaud pour un farniente dans les rochers entre les deux lacs… Un endroit à la texture si particulière qu’elle vous révulse les sangs… Nul doute qu’Éva y serait sensible. Entre eux, c’était un concours de sensibilité et de poésie. Il s’abreuvait à la sensibilité de sa compagne… Hum, non, de sa cliente. Il ajusta son pas pour qu’elle le suive. Il voulait l’essouffler un peu, pas l’épuiser. Il avait l’impression de percevoir son corps par l’intérieur. Par exemple, il avait su qu’en courant un peu, il la rendrait plus sensible au grain spécial des roches autour des lacs Blanchet. Il n’aurait su préciser pourquoi mais il en était sûr. En se fixant sur elle, il se découvrait lui-même. Et il exprimait une vision de la montagne qui l’habitait depuis ses seize ans et que ses poésies maladroites avaient été impuissantes à rendre.
Seules ses photos lui correspondaient. Éva l’avait vu tout de suite. Elle avait compris les tableaux. Elle les avait regardés des heures. Elle disait que sur chaque image elle avait l’impression de sentir la montagne au bout de ses doigts. Un beau compliment, en vérité. Elle lui avait dit qu’elle tenait à ce qu’il l’accompagne. « Vous voyez ce que les autres ne voient pas » avait-elle dit. Elle avait ajouté : quand Joël (un autre accompagnateur) me regarde, j’ai l’impression qu’il me déshabille. Quand vous me regardez, j’ai l’impression que vous déshabillez la montagne pour moi ». Et tout fut dit. Il devint son accompagnateur attitré.
« Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté » Clic/agrandir
Il l’emmena dans tous les lieux sauvages. Elle marchait bien. Elle aimait les lacs perdus, lac de Clot Taquelle, lac de Derrière la Roche, lac de Tioure Blanc et de la crête de Clausis ou même lac de Rasis, qui y va ? Il ne connaissait pas de randonneur qui y soit allé, à part à Rasis. La belle avait de la jambe et du souffle. Dans leur foulée d’explorateurs du silence, ils s’étaient amusés à arpenter les hauteurs à la recherche des minuscules lacs les plus hauts. Leur record restait un lac sans nom sous la crête d’Asti, à trois mille quarante-huit mètres d’altitude. À cet endroit, au milieu du pierrier, il lui avait déclaré : « Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté ». Elle avait compris.
Oh oui, elle avait compris ! « Vous m’aidez à voir » avait-elle répondu. « Je vais utiliser une métaphore pour vous aider à comprendre ce que vous m’aidez à voir. Asseyez-vous sur ce rocher et regardez sans broncher ». Il avait obéi pour sa plus grande stupeur et son plus grand plaisir. Sans vergogne, elle avait enlevé son tee-shirt. Il était resté baba. Ils étaient restés un moment sans bouger. Le vent léger mais frais des trois mille avait tendu sa poitrine. Les frissons fleurirent comme une pelouse se tend sous les souffles des cimes. Quand ses tétons se dressèrent, elle éclata de rire. La joie sauvage des rochers qui crient leur flamme aux arbres solitaires l’avait empoignée. Francis regardait avec respect et béatitude. Des années d’observation des montagnes lui revenaient en mémoire. Il ne regardait pas une femme mais une déesse qui donnait vie à ses longues heures de solitude alpine.
Elle joua les oréades en minaudant un peu. Il concentra son regard. « Francis, vous me regardez comme vous regardez la montagne. Avec une volupté à peine contenue qui n’est pas envie mais désir. La vie, tout simplement. Avec vous, la terre est vivante comme une femme amoureuse qui se déshabille ». Elle n’avait fait ni une ni deux. L’oréade avait enlevé ses chaussures, ses chaussettes et le reste. Francis fut impressionné par la tenue plus que virginale de la belle. Il admirait un couloir d’avalanche, une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair de la montagne. Des ourlets calmes qui abritent une tempête. « Bon, dans ce couloir-là, il doit y avoir autre chose que des avalanches… »
La nudité d’Éva révélait une vérité profonde à Francis. Elle s’offrait comme la nature s’offre. Elle lui lavait le cerveau, il restait pur d’intention. « Francis, avec vous je peux m’exposer. Vous me regardez vraiment. Voilà comment vous me faites voir les montagnes ». Tout était dit. Ils cassèrent la croûte, elle resta nue. Ils redescendirent à la nuit tombante. Août se terminait et son séjour avec. Elle décida de revenir. Il lui conseilla l’automne, autant parce que c’est la plus belle saison que parce qu’il ne voulait pas attendre l’été suivant. Et magie, elle revint. Magie, avec elle il se sentait vivre comme s’il découvrait la vie sur une autre planète. Magie, dans deux heures, ils seraient au lac après mille et un détours et tout recommencerait. Non, erreur, tout allait recommencer avant…
Suite la semaine prochaine…
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08 Juillet 2008 à 18:25 dans
- FICTION
