Balade sensorielle (4)
« Des ombres qui dansent » Clic/agrandir
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– Francis ?
– Tu peux m’enlever ma fourrure polaire ?
– Bien sûr.
– Tu sais, comme le vent…
– D’accord.
Éva se concentra. Francis lui avait appris à ressentir le vent dans ses veines. Depuis qu’il lui avait « fait la prairie », il accédait à une intimité d’elle-même qu’elle ne connaissait pas… Il avait pris un raccourci de son corps à son âme. Quand il vous ôtait une simple veste polaire, comme n’importe quel autre vêtement, on avait l’impression que le vent passait dans la prairie ou le long des roches. Pas besoin de beaucoup d’imagination. Francis était un magicien de la volupté. Il termina d’un coup sec.
– Ça, c’est une rafale sur la crête. La neige s’envole d’un coup. Comme là, tu vois ?
Il montrait l’arête proche de la tête des Toillies. Un panache blanc sur la Farneiréta. Restait sur la peau d’Éva un frisson frais
– Oh oui, j’ai bien senti. Mais comment tu fais tout ça ?
– Secret d’amoureux de la montagne !
« Menteur », pensa Francis. Secret d’amoureux tout court, oui ! Il couva Éva d’un regard appuyé. Elle lui fit une moue renversante. Accompagner une fille aussi jolie et qui ne demande que vous, qui revient uniquement parce que vous êtes là mais avec laquelle il ne se passe rien… C’est normal, ça ?
Son regard se chargea de blancheur en scrutant l’écume de neige sur la Farneiréta, avant de redescendre tout de candeur sur la somptuosité qui lui était offerte en guise de cliente. Il eut honte de ses exactions passées. La beauté d’Éva obligeait à se transcender. Il révisait ses normes personnelles quant au rapport avec les femmes… « Enfin, personnelles… antipersonnelles, oui ! ». Il outrageait les filles sans s’en apercevoir ni s'en inquiéter, sans doute comme la plupart des hommes. Il le payait juste par une fatigue excessive à la fin de la saison. Il osait à peine poser le regard sur Éva, désormais. Elle s’en aperçut.
– Francis, je n’aime pas quand tu n’oses pas me regarder. Ton regard fuyant m’invite à fuir au lieu d’être là. J’ai fait ou dit quelque chose qui te gêne ?
– Oh non !
Il n’osa pas lui dire qu’il se gênait lui-même. Lui révéler ses pensées ?
« La plaine attend la caresse du vent » Clic/agrandir
– Francis, j’aime bien quand tu me regardes dans les yeux. Pour moi, tu es la nature. Ton regard est dense. Tu m’aides à être là.
– Ah ?
– Oui. Quand je suis avec toi, je vis dans l’instant. Je me sens en accord avec la montagne.
Il sourit de plaisir. Aucun compliment ne pouvait être plus doux à ses yeux (enfin, à ses oreilles…). Il avait lu beaucoup de livres de grands sages. Il pensait que « l’ici et maintenant » consistait tout simplement à s’asseoir sur un rocher rugueux et à regarder le temps immobile. La moindre montagne vous apprend une chose que les sages tentent difficilement de faire comprendre aux foules de citadins : le temps n’est qu’une dimension. Il n’existe pas vraiment.
– Regarde-moi.
Il plongea ses yeux dans le bleu d’Éva. Un instant, le ciel dansa dans la glace. Il se souvint de la plaine de la Moutière qu’ils venaient de traverser. Il la sentit prête. « Maintenant », songea-t-il.
– Bien, Éva. Regarde. Tu vois la plaine ?
Il désignait la Moutière.
– Oui.
– Qu’est-ce que tu vois ?
– Des ombres qui dansent…
– Vraiment ?
– Euh… non, c’est plutôt en face que ça danse…
– Oui, Traversier, sous Château Renard. Le soleil caresse à peine l’herbe qu’elle est déjà en mouvement. Le souffle des pentes l’égaye.
– Oh oui, je vois. La plaine est nue, comme moi.
– Tu veux dire ?
– Quand tu me fais la prairie. La plaine attend la caresse du vent…
– Tu dis nue comme toi ?
– Oui, la plaine est comme une femme qui se hérisse intérieurement en attendant la caresse. Mais, tant que la caresse n’est pas là, on ne voit rien. On ne peut que le deviner. Je ressens la montagne en moi, comme lorsque j’attends que tu me fasses la prairie.
– Ah ? Je vois…
Suite la semaine prochaine…
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24 Juin 2008 à 18:40 dans
- FICTION
