Apprendre à regarder la nature : Petit Belvédère du Viso
Mélèzes d'or à l'automne. Clic/agrandir
Après Abries, et surtout après Ristolas, la vallée du Guil s'enfonce vers le sud entre les montagnes. La rive gauche (à droite de la route quand on monte) est faite de parois assez hautes, derrière lesquelles le soleil se cache tôt, aussi vaut-il mieux venir le matin. Dès le début d'après-midi, l'ombre gagne vite. Beaucoup de touristes arrivent là simplement parce qu'ils vont au bout de la route. Après avoir circulé sur un chemin de pierre parfois mauvais, en pestant ils se garent sur le parking de la Roche écroulée, 1780 mètres, qui a tout de la zone de supermarché en travaux. Petite différence, si on les regarde de près les pierres sont belles.
Sortant de sa voiture, le touriste se frotte les bras, surpris de la température frisquette. Il jette un œil alentours, voit qu'il existe un sentier de découverte. À la petite, toute excitée à l'idée de découvrir quelque chose, il rétorque « Oui, on reviendra ! Mais là il fait trop froid, on repart ! ». La gamine a beau dire « Mais pourquoi on est venus, alors ? », toute la petite famille repart, car il n'y a pas de réponse à cette question.
Il faut être honnête : même après examen attentif, on ne voit guère ce qu'il y a à voir ou à faire ici. Le lieu est encaissé, caillouteux : il n'y a ni lac ni jolie prairie ; juste un torrent furieux qui coule dans la caillasse ; point de beaux sommets, seulement des pentes interminables. D'accord, c'est un départ de balades, il y a même une école d'escalade sur les blocs de la roche écroulée, mais la montagne n'est pas faite que pour les randonneurs et les grimpeurs : chacun doit pouvoir y trouver son bonheur, y compris ceux qui veulent ou ne peuvent pas marcher.
La roche écroulée. Clic/agrandir
Et si on en profitait pour regarder ? Le lieu est bien plus intéressant qu'il y paraît de prime abord. Mieux, l'intérêt ne tient pas tant à l'existence du sentier de découverte (dit sentier écologique) mais à autre chose d'indéfinissable. Dans un coin tapageur, on est tellement occupé à regarder tout ce qu'il y a à voir qu'on ne peut guère être sensible à l'ineffable. Ici, si.
Je ne décrirai pas dans ce billet le sentier de découverte (ce sera pour plus tard) mais je vais vous montrer diverses petites choses, photographiquement bien entendu. Ensuite, à vous de jouer ! Un jeu idéal pour les enfants, qui adorent regarder par terre (les jolis sommets les ennuient). Le jeu consiste à trouver toutes ces petites merveilles naturelles tellement improbables qu'elles vous retournent le cœur, pour peu que vous soyez en mode sensible « on ».
Commencez par du gros, du lourd : la roche écroulée, qui a donné son nom au lieu. Voilà un sacré bloc dont on se demande bien d'où il peut provenir. Un examen rapide des parois alentours donne le frisson et le tournis. Eh bien voilà, quand il est tombé, il a fait un tel bruit que les habitants de l'Echalp ont cru à un tremblement de terre, paraît-il.
La serpentine, une roche verte ici dans le Guil. Clic/agrandir
Pour le reste, il s'agit maintenant de regarder par terre ou à hauteur d'œil. Au sol, il y a des cailloux, hein ? Eh bien remarquez leur couleur : vert, le plus souvent. Des roches vertes, vous avez dû en entendre parler depuis que vous êtes en Queyras. Il y en a même des massifs entiers. Savez-vous que ce sont des morceaux d'océan ? Lors de la formation des Alpes, la croûte océanique a été comprimée par le télescopage des plaques africaine et européenne. La croûte broyée et chauffée s'est transformée en ces roches vertes (métamorphisme, transformation des roches par la chaleur et la pression). Ensuite, elle a été portée à l'altitude actuelle par les mouvements tectoniques. Au départ, ces roches étaient surmontées d'autres roches : les Alpes mesuraient environ 15 kilomètres de hauteur. Puis l'érosion a décapé tout ça, dégageant les roches vertes, qui devinrent alors des sommets. L'érosion continue les a également entamées, et on les retrouve aujourd'hui dans les ruisseaux sous forme de galets comme ici.
Après toutes ces explications qui aiguisent l'esprit et portent dans un autre monde, vous êtes prêt à regarder des choses plus simples, peut-être ? Comme par exemple les reflets du ciel et des parois dans les arabesques fluctuantes du torrent, ou un clin d'œil du couchant dans les eaux vertes du Guil (à cause des roches vertes).
Le Guil coule dans les roches vertes - Clin d'œil inquiétant - Clic/agrandir
En marchant un peu le long du sentier de découverte, le bois le plus sec s'anime pour nous jouer les animaux, ou bien des petites compositions végétales, comme ici avec une bête feuille de fraisier. Pas mal, non ? Vous remarquerez que la photo a été prise à l'automne, saison idéale pour ce genre de découverte. Toutefois l'été convient bien, de toute manière ici il n'y a jamais grand monde (relire le début…). Vos pas vous mènent bientôt jusqu'à la tremblaie et si vous m'avez écouté, que vous êtes venu le matin (tôt si possible), vous allez avoir un choc devant la merveille des merveilles : une feuille de tremble recouverte de rosée. C'est une véritable moisson à soi tout seul, non ? Bref, je ne vais pas tout vous raconter aujourd'hui car on n'aurait pas fini, mais n'ayez crainte, je reprendrai un peu plus tard !
Feuille de fraisier - Feuille de tremble en rosée - Clic/agrandir
Sinon, vous pouvez également aller à pied jusqu'au Petit belvédère du Viso, voire pousser jusqu'au Grand belvédère, pour y voir un peu de spectaculaire : le Mont Viso. Mais on l'aura compris, ce n'est pas la tonalité de cet article. Les choses simples à portée de mains (ou d'œil) apportent parfois plus que les grands spectacles de la nature !
Pour vous rappeler que la nature en montagne reste sauvage, lisez l'article sur les inondations de juin 2008, « À La Roche Écroulée, c'est Beyrouth » (Dauphiné libéré). Du coup, ça n'est pas sûr que vous puissiez y accéder en voiture cet été. Bad luck !
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15 Juin 2008 à 20:04 dans
- PRÉSENTATION
