Balade sensorielle (3)
La peau de la montagne. Clic/agrandir
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Francis se demandait quoi penser de cette affirmation (« Je ne me suis jamais sentie aussi à l’aise nue avec un homme »). Il semblait ne pas y avoir de sous-entendu. Il se risqua.
– Tu veux dire quoi, exactement ?
– Eh bien, Francis, tu es si nature qu’il n’y a pas de lézard entre nous. Je me sens libre. Tu me libères. Je peux profiter de la montagne sans tabou ridicule. Me mettre nue dans l’air vif de la montagne est un de mes plus grands plaisirs dans la vie. Ça ne te gêne pas ?
– Non, au contraire.
Il avait répondu un peu vite, peut-être. Elle rit avec l’innocence sauvage au coin des lèvres. Francis se détendait. Au fond, ils étaient comme deux gosses qui découvrent la sensualité. Innocence et trouble en même temps. Mais on savait que ce n’était qu’un jeu et on savait que ça le resterait, alors on pouvait s’y adonner à cœur joie. Francis acceptait de jouer. Éva remuait sa fibre de poète. Sa beauté, son naturel, l’émoi qu’elle lui causait, il ne connaissait rien de plus régénérant au monde. Il n’aurait pas risqué de perdre ça pour de stupides avances.
D’ailleurs, avait-il envie de lui faire des avances ? Ils jouaient à l’émoi sans lendemain et du coup sans promesse. Elle pouvait lui demander de lui étaler de la crème sur le corps, il s’appliquait. Il appréciait les hanches, les fesses musclées de sportive, la texture spéciale des seins. S’il lui avait proposé quoi que ce soit, le charme se serait volatilisé. Elle ne se serait plus abandonnée à l'innocence qui fleurissait sous sa main. Francis avait l’impression de toucher la poésie même. Passer la main sur son corps vif et offert, sans demande, c’était comme caresser un bois tendre. Quand on se concentre sur le lisse on finit par trouver la souplesse des fibres au point que le bois paraisse mou…
– Tu me referas la prairie ?
– S’il fait assez chaud.
– Oh, j’espère, alors !
Elle se tut, essoufflée. Automatiquement, Francis ralentit à peine l’allure. Accompagnateur, il était habitué à régler son rythme sur celui de ses clients. Il était très précis. Il ralentissait ou accélérait de manière imperceptible. Sa fierté était que les gens ne se rendent pas compte des changements d’allure. On lui disait souvent qu’il envoûtait le marcheur avec son pas. Une grande fierté pour lui. Quant à « la prairie »… La curieuse expression était de lui. Un jour qu’elle était nue sauf son string et qu’ils conversaient sur un mode poétique, il s’était enhardi. Il lui avait expliqué et elle avait accepté qu’il lui « fasse la prairie ». Il passa la main sur la peau de son dos en l’effleurant à peine comme s’il caressait les herbes les plus fines d’une prairie imaginaire. En même temps, ils jouaient au concours de poésie. Il parlait de son corps sous couvert de montagnes. Elle lui avait demandé de lui faire la prairie partout, sur les jambes aussi. Comme il les évitait, elle lui avait dit « tu évites mes plus belles montagnes ! ». Et comme il semblait ne pas comprendre, elle avait précisé « Francis, enfin ! Mes fesses, quoi ! Tu n’as quand même pas peur ? ».
Non, il n’avait pas peur… Enfin… « La prairie », c’était autre chose que de les enduire de crème… Une balade périlleuse et si envoûtante… Satisfaite de sa prestation, elle s’était retournée et il était devenu vert. Il s’était rendu compte qu’elle était couverte de chair de poule des pieds à la tête. Ses seins s’érigèrent davantage encore quand il leur « fit la prairie ». Ils se tendaient comme l’herbe sèche s’offre au vent, au sommet d’une rotondité. Francis s’était laissé aller à parler. Concentré dans sa main pour ne pas toucher la belle, il oubliait les mots et la syntaxe, les sens raisonnables qui empêchent de trouver de belles images, et il lui racontait la montagne. Elle disait la ressentir dans sa chair. Elle devenait le bois lisse ou la paroi abrupte, un arbre s’accrochait à une de ses hauteurs, le vent soufflait dans ses combes. Elle affirmait que sous la main et les mots de Francis elle devenait la matière d’automne, et il la croyait.
Lui aussi devenait la montagne, une impression qu’il avait souvent, mais avec elle, c’était autre chose. Devenir rocher, ou même simple ombre… Glisser comme le soleil au gré des serres… Devenir bruissement d’eau ou mugissement de vent… Ils avaient recommencé à diverses occasions. Francis se demandait quand même si leur relation était normale. Est-ce qu’une fille peut offrir ainsi son corps sans arrière-pensée ? Était-il trop bête ? Attendait-elle de lui qu’il se déclare ? Il avait la certitude que non. Ils n’en avaient jamais parlé mais il avait l’intuition qu’elle vivait avec lui quelque chose de rare, qu’on ne pouvait plus s‘offrir de nos jours. Qu’on n’avait peut-être jamais pu s’offrir, d’ailleurs : la sensualité sans consommation. L’émoi amoureux sans amour. Peut-être fallait-il en rester là ? La moindre déclaration, le moindre baiser et leur complicité extrême risquait de s’envoler. Éva était un peu comme la montagne : toujours offerte à Francis, pas disposée à être prise ; abandonnée, pas prête à se donner. Elle donna le signal des réjouissances.
– Ouh ! J’ai chaud.
Francis l’aida à quitter l’anorak. Il sortit une gourde.
– Ah, Francis, je me sens bien avec toi ! Tu es tellement en harmonie avec la montagne ! Rien qu’en te regardant, je vois mieux la nature. Tu m’en montres la peau !
Francis partit dans ses songes. Éva se régalait à regarder les étoiles dans ses yeux. Elle aimait profondément cet homme sans pour autant envisager quoi que ce soit avec lui. Mille fois, elle avait analysé ses sensations. Elle ressentait en sa présence une forme d’amour pur qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. Il ne s’agissait pas d’amour pour lui, mais d’amour quand elle était avec lui. Il avait le don de lui ouvrir le cœur. Elle aurait aimé toute la planète en sa compagnie ! Sa simplicité, sa joie d’être, son naturel poète ? Ses yeux verts comme un résumé de montagne limpide ? Elle ne savait pas. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement de sa façon de voir la nature. Elle adorait qu’il lui « raconte la montagne », comme il disait. L’automne, surtout. Il l’avait tellement enthousiasmée avec ses descriptions qu’elle était revenue en septembre, maintenant en octobre, et qu’elle s’était arrangée pour revenir encore une fois à la fin du mois.
Grâce à lui, elle voyait les matières de la montagne. Sa « peau ». Elle la sentait, même. Elle profita de l’arrêt pour caresser les prés et les roches du regard. L’herbe sèche semblait douce. Bien sûr, si on l’avait caressée vraiment, elle se serait avérée rugueuse, mais de cette rugosité se dégageait une souplesse et une douceur étranges. Un peu comme lorsqu’on caresse la poitrine poilue d’un homme doux… Éva frissonna. Si elle avait osé, elle aurait peut-être caressé Francis. Elle craignait qu’il ne se méprenne. Déjà qu’elle lui offrait son corps… Enfin non, sa peau seulement. Si elle le touchait, il croirait à une avance. Elle ne voulait pour rien au monde rompre la magie entre eux. Il lui avait éduqué le regard, elle ne souhaitait pas vraiment qu’il lui éduque le toucher. « Hum… Éva, tu te mens. Tu dis ‘pas vraiment’. Pas vraiment, ça veut dire un peu. Et même beaucoup ». Elle allait ôter sa fourrure polaire quand elle se ravisa.
Suite la semaine prochaine…
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07 Juin 2008 à 17:06 dans
- FICTION
