Une balade sensorielle (1)
Une nouvelle de Didier Vereeck
« face à eux, sous la crête des Chalanches, se donnait un délire de rouges, de jaunes et de gris soulignés par le vert sombre de quelques pins cembros » (cliquer sur la photo pour l'agrandir)
– Prête ?
La voix de Francis fumait dans le jour naissant. « Moins de dix degrés, pensa Éva, il fait moins de 10 degrés pour que son haleine produise autant de fumée ».
– Hum… Francis… Attends, je cherche mes gants en fourrure polaire, je suis gelée !
L’homme d’apparence fruste éclata de rire. C’était un chant d’oiseau ou un babil enfantin plutôt qu’un rire classique, et un vrai dépaysement pour Éva. Dans les villes, les gens ne rient pas comme ça. Même quand ils ont une allure aimable ils ne rient guère. Francis avait l’air rude mais il riait de bon cœur, à toute occasion. Il se moquait d’elle.
– Alors la parisienne, c’est pas la douce chaleur du métro ici !
– Beurk ! Tu sais bien que je le déteste !
– Oui mais parfois, on dirait que tu en sors tout droit !
– Fous toi de moi ! N’empêche, tu te précipites pour m’emmener en montagne à chaque fois que j’en esquisse le projet.
Francis devint sombre. Il pensa à sa solitude. Les montagnes c’est bien, mais ça manque un peu de femmes, non ? Surtout de femmes comme Éva… Il la contempla. Une beauté pareille ! Blonde, d’accord (il préférait les brunes) mais si jolie et l’air si vif. Une de ces beautés de l’Est qui envahissent la France, paraît-il. À croire que le Queyras, ce n’est pas la France car ils n’étaient pas envahis par les beautés. Consolation, Éva envahissait à elle toute seule son paysage intérieur. Quant à se promener avec elle, il en était tout fier. C’était comme marcher avec une… Francis pestait contre lui-même. S’il était allé un peu plus à l’école, il aurait choisi une voie littéraire. Il rêvait de faire le poète mais il ne trouvait pas d’images séduisantes. Éva ? Se promener comme avec une rose dans la main ? Quelle cucuterie ! Oh, Francis, tu n’as pas mieux ? Et non, il n’avait pas mieux. Il pensa qu’être avec elle, c’était aussi comme tenir une mésange dans la main… Avec son petit cœur qui bat bien fort… Presque autant que le sien.
Bref, Francis la regardait chercher ses gants. Même endoudounée, elle était séduisante. Sa chevelure blonde jouait la folle prairie d’automne sur le ciel bleu de son parka. Bientôt elle aurait chaud… Elle se déshabillerait… Francis n’aimait rien tant que le déshabillage progressif de la belle blonde. Si elle avait froid aux mains le matin, elle n’avait pas froid aux yeux ensuite. Elle profitait de la chaleur de l’arrière-saison, disait-elle, et de la solitude de la montagne. Dès que la température le permettait, c’est à dire à chaque balade, même en octobre dans cette région privilégiée, elle se dénudait entièrement. Enfin presque. Elle gardait juste un de ces petits strings modernes qui ressemblent à un bout de ficelle. Ah ! Francis aurait donné n’importe quoi pour assister à pareil spectacle et là, il était payé pour l’accompagner. La vie a parfois de ces luxes !
Départ par un petit matin froid près de la Chapelle de Clausis
Malgré son émoi, Francis refusait l’idée même d’être amoureux de la créature de l’est. Car c’était une créature, oui ! Et bien plus qu’une créature, c’était une sacrée personnalité. Une beauté trop extrême et un caractère trop bien trempé pour lui. Francis, l’homme des montagnes, l’accompagnateur des bois, le coureur de chamois… Bon, dans son jeune âge, le coureur de jupons, aussi. Mais maintenant ? Quarante-cinq ans ridés de soleil, il n’était guère tentant pour une jeunette des villes imaginait-il. Une voix s’éleva en lui. « Pourtant la fille revient. Elle s’abonne au Queyras. Elle ne demande que toi. Bon, allez Francis, pas d’illusions… » Avec retard, comme s’il poursuivait une pensée importante, il s’exclama :
– Tu n’as qu’à mettre les mains dans les poches !
– Francis, tu sais bien que les vêtements de femme n’ont pas de poches !
« Oui, enfin, les fringues de minettes », pensa-t-il. La belle possédait un équipement digne de l’antre d’un grand couturier. Elle sortait toujours une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Pourtant, les vêtements de montagne n’offrent pas une si grande variété. Eh bien pour elle, si ! Elle en trouvait. Elle allait en acheter en Italie. Elle s’en faisait couper. Ou alors, elle multipliait les épaisseurs. Trois ou quatre pulls moulants ne lui faisaient pas peur… Au grand bonheur de Francis ! Mazette, quelle paire de lolos ça lui faisait !
– Dis Francis, y fait pas chaud ! Brrr… À peine quelques degrés !
– Tu plaisantes ! Il faisait moins cinq à Molines, alors ici ! Moins huit, au minimum, tant qu’il n’y a pas de soleil !
Ici… Ils se trouvaient sous la chapelle de Clausis, à deux mille quatre cents mètres d’altitude. Francis les avaient montés dans sa vieille guimbarde, une AX de cauchemar, sur la route de l’ancienne mine de cuivre. Éva jeta un coup d’œil circulaire. Elle appréciait la vallée. Comme tout le Queyras, d’ailleurs, ce mélange de rochers et de mélèzes, de prés secs et d’eau. Elle appréciait la rugosité de l’automne. La nature pelait la montagne comme pour en montrer la véritable texture. Juste face à eux, sous la crête des Chalanches, se donnait un délire de rouges, de jaunes et de gris soulignés par le vert sombre de quelques pins cembros. Une beauté qui tenaillait le cœur d’Éva. Elle jeta un coup d’œil sur son compagnon qui s’impatientait. Enfin, son compagnon. « Éva, tu tombes amoureuse ? Peut-être un peu… Bon allez, on y va… »
– Je suis prête !
Francis l’aida à mettre son sac à dos. Quelques kilos à peine. Pas besoin de s’encombrer pour une journée de marche. Le sac de Francis contenait tout ce qui pèse : eau, casse-croûte, divers éléments de sécurité, un drap en éponge pour le bain de soleil du milieu de journée. Le sac d’Éva ne contenait rien car elle portait tout sur elle. Elle rit à la perspective d’ôter une à une ses épaisseurs, à chaque fois bon prétexte pour s’arrêter. Quant à la grande pause-soleil… Ouh ! Y penser lui hérissait le poil ! Quel plaisir sensuel que d’offrir sa peau à l’air ténu de la montagne… L’illusion d’un monde virginal… Un désert humain, peuplé juste d’elle et de Francis…
Il avait un côté Robinson des montagnes qui ajoutait à l’ambiance… Et un cœur d’or qui la réconfortait. L’homme d’apparence simple, bien plus riche qu’il ne paraissait de prime abord, lui ouvrait l’âme, oui, c’était l’expression qui convenait. Elle n’aurait pas apprécié la montagne à ce point sans lui. Il avait l’art d’attirer son attention sur une beauté ici ou là… Un rocher, une association entre deux arbres, la texture d’une paroi semblable à celle d’une souche, et bien d’autres choses encore. Il lui renouvelait le regard.
Il était parti de son pas tranquille à la lenteur trompeuse, une lenteur qui s’avérait rapidement la limite du rythme qu’Éva pouvait assurer. Comme s’il avait été dans son corps et dans son cœur et qu’il en connût intimement les possibilités, il ajustait sa foulée à la perfection. Elle aimait bien marcher avec lui. Sentiment de sécurité et de respect. Il l’aidait à donner le meilleur d’elle-même sans jamais la brusquer mais sans céder non plus à de soi-disant fatigues qui s’avéraient des caprices de « fille du métro », comme il disait en la chicanant. Elle accéléra juste un peu pour se porter à ses côtés. Ils cheminaient sur une route empierrée assez large pour y marcher à trois ou quatre de front.
– Alors Francis, tu m’emmènes dans un lieu secret et peu fréquenté ?
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17 Mai 2008 à 09:47 dans
- FICTION

