Balade sensorielle (9 et fin)
« Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel… » Clic/agrandir
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Après la révélation du vrai regard, Éva avait questionné Francis sur sa manière de faire des photos. Il était carrément bavard ! Il continuait
– Je ne me fie pas à la lumière ou au projet d’aller à tel ou tel endroit. Si je le fais, c’est le fiasco. Quand je me laisse guider par la chaleur au centre du front, je fais des photos qui m’étonnent moi-même. Je découvre des endroits dans des lieux que j’ai l’impression de connaître comme ma poche. Je n’ai pas besoin de me soucier de la lumière parce que je suis certain d’arriver au bon moment.
– C’est magique.
– C’est la réalité de qui se concentre sur le fait de regarder.
Éva sourit, espiègle.
– Francis ! De qui se concentre sur le fait de regarder et aussi de qui se rince l’œil sur une fille étalée devant lui !
Ils éclatèrent de rire.
– Mais ça pourrait me troubler. Si j’avais des vues sur toi au lieu de me contenter de ta vue.
– Bien dit.
– Et pour la montagne, c’est pareil. Les gens, touristes ou locaux, abordent la montagne pleins d’envies. Ils ont des vues. Ils savent tout, projettent tout, veulent absolument aller à tel endroit pour telle raison, marchent toujours de la même manière, en général le plus vite que leur forme le permet. Ou au contraire, le plus lentement possible. Après, ils se vantent de leurs exploits ou vantent leur manière de faire. « Moi, je connais la montagne », semblent-ils dire. Mais la montagne ne les connaît pas. Ils ont tellement d’envies que même si elle le voulait, la montagne ne pourrait pas se glisser en eux.
– La montagne se glisse en toi, Francis ?
– Comme en toi maintenant, Éva. La montagne t’emplit. Tu sens, tu entends et tu vois des choses que tu n’aurais jamais perçues autrement.
Éva s’abandonna à ses nouvelles perceptions, ses nouvelles vérités. Les yeux fermés mais l’œil ouvert, en quelque sorte, elle avait l’impression de mieux voir que jamais. Il s’agissait plutôt de voir-entendre-sentir en même temps. Elle sentait le regard de Francis posé sur elle. Elle aurait juré pouvoir le suivre à la chaleur qu’il déclenchait à tel ou tel endroit de son corps. Quand il regardait ailleurs, elle sentait de la fraîcheur. Elle eut un sentiment de légèreté.
– Tu regardes l’aigle, Francis ? Incroyable ! Les yeux fermés, je sais ce que tu regardes. Et là, il y a un truc rigolo qui vibre.
– Ouvre les yeux et regarde sur ta droite.
Un oiseau tout noir lançait une ritournelle en faisant vibrer sa queue rouge et noire. Amusant, l’oiseau. Encore plus amusant de l’avoir perçu les yeux fermés, dans le regard de Francis. Sidérant, même ! Les yeux à nouveau fermés, elle s’abandonna aux perceptions de Francis. Elle comprit qu’elle n’avait jamais écouté, senti, vu. Il lui ouvrait des univers insoupçonnés. Le tout, les yeux clos ! Il percevait tout bonnement trois ou quatre fois plus de choses qu’elle ! D’émerveillée, elle devint admirative. Puis le désir l’envahit. Elle commença à se troubler.
- Ne t’inquiète pas, c’est normal. Quand tes sens s’ouvrent, une excitation monte. C’est trompeur et ce serait dommage de consommer. Car aussitôt, les perceptions retombent.
– Ah…
Éva se sentait déçue. Si Francis avait voulu profiter de la situation, il n’aurait eu aucun mal. Elle en était à le souhaiter. Elle avait préféré des relations platoniques mais on n’est pas de bois…
– Mais alors, tu lis dans mes pensées ?
– Non, dans ton corps. Je le ressens comme je perçois la montagne. Si tu as mal au ventre comme tout à l’heure, je le sens. Si tu as envie de courir, je le propose. Si tu t’excites, je le sens aussi.
– Et alors ?
Il lui sourit. Un ange, point.
– Je me contente d’attendre. Contente-toi de sentir l’excitation comme une euphorie de tout ton corps qui découvre l’intensité de ses perceptions, n’en fais pas une histoire de désir.
– Je comprends pourquoi tu parles de la nature d’une manière tellement sensuelle.
– C’est la perception qui est sensuelle !
Ils restèrent silencieux. Éva se régalait à se bercer dans les perceptions de Francis, les yeux fermés ; ou dans les siennes, elle ne savait pas trop. Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel. Elle ressentait une volupté brute, totale, jamais atteinte. Un nirvana intérieur.
Éva se réveilla. Pas de Francis. Il ne risquait pas d’y en avoir ; elle ne prenait jamais d’accompagnateur. Elle fut presque surprise de se trouver habillée. Elle cligna des yeux. Un aigle volait au-dessus. Un rouge-queue noir faisait trembler sa queue sur le rocher à droite. Curieux rêve, nourri de perceptions réelles. Elle s’étira, profita du soleil incroyable de l’arrière-saison. Les ombres s’allongeaient démesurément. Elle aurait bientôt froid.
– Plus assez de lumière ! On rentre ma belle, si tu veux !
La voix d'Alex, son mari, sonnait étrangement. Elle lui raconta son rêve. Il éclata de rire. À travers son rêve de Francis, elle lui racontait leur rencontre ! Alex lui avait ouvert les sens et peu de temps après… ils s’étaient mariés. Pas mal pour une jeune femme qui prétendait avoir choisi une relation platonique avec le photographe qui lui montrait la montagne !
FIN
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30 Septembre 2008 à 12:43 dans
- FICTION









