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PHOTOS DU QUEYRAS, randonnées, lieux, récits

Balade sensorielle (9 et fin)



« Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel… » Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8]

Après la révélation du vrai regard, Éva avait questionné Francis sur sa manière de faire des photos. Il était carrément bavard ! Il continuait
– Je ne me fie pas à la lumière ou au projet d’aller à tel ou tel endroit. Si je le fais, c’est le fiasco. Quand je me laisse guider par la chaleur au centre du front, je fais des photos qui m’étonnent moi-même. Je découvre des endroits dans des lieux que j’ai l’impression de connaître comme ma poche. Je n’ai pas besoin de me soucier de la lumière parce que je suis certain d’arriver au bon moment.
– C’est magique.
– C’est la réalité de qui se concentre sur le fait de regarder.
Éva sourit, espiègle.
– Francis ! De qui se concentre sur le fait de regarder et aussi de qui se rince l’œil sur une fille étalée devant lui !
Ils éclatèrent de rire.
– Mais ça pourrait me troubler. Si j’avais des vues sur toi au lieu de me contenter de ta vue.
– Bien dit.
– Et pour la montagne, c’est pareil. Les gens, touristes ou locaux, abordent la montagne pleins d’envies. Ils ont des vues. Ils savent tout, projettent tout, veulent absolument aller à tel endroit pour telle raison, marchent toujours de la même manière, en général le plus vite que leur forme le permet. Ou au contraire, le plus lentement possible. Après, ils se vantent de leurs exploits ou vantent leur manière de faire. « Moi, je connais la montagne », semblent-ils dire. Mais la montagne ne les connaît pas. Ils ont tellement d’envies que même si elle le voulait, la montagne ne pourrait pas se glisser en eux.
– La montagne se glisse en toi, Francis ?
– Comme en toi maintenant, Éva. La montagne t’emplit. Tu sens, tu entends et tu vois des choses que tu n’aurais jamais perçues autrement.
Éva s’abandonna à ses nouvelles perceptions, ses nouvelles vérités. Les yeux fermés mais l’œil ouvert, en quelque sorte, elle avait l’impression de mieux voir que jamais. Il s’agissait plutôt de voir-entendre-sentir en même temps. Elle sentait le regard de Francis posé sur elle. Elle aurait juré pouvoir le suivre à la chaleur qu’il déclenchait à tel ou tel endroit de son corps. Quand il regardait ailleurs, elle sentait de la fraîcheur. Elle eut un sentiment de légèreté.
– Tu regardes l’aigle, Francis ? Incroyable ! Les yeux fermés, je sais ce que tu regardes. Et là, il y a un truc rigolo qui vibre.
– Ouvre les yeux et regarde sur ta droite.
Un oiseau tout noir lançait une ritournelle en faisant vibrer sa queue rouge et noire. Amusant, l’oiseau. Encore plus amusant de l’avoir perçu les yeux fermés, dans le regard de Francis. Sidérant, même ! Les yeux à nouveau fermés, elle s’abandonna aux perceptions de Francis. Elle comprit qu’elle n’avait jamais écouté, senti, vu. Il lui ouvrait des univers insoupçonnés. Le tout, les yeux clos ! Il percevait tout bonnement trois ou quatre fois plus de choses qu’elle ! D’émerveillée, elle devint admirative. Puis le désir l’envahit. Elle commença à se troubler.
- Ne t’inquiète pas, c’est normal. Quand tes sens s’ouvrent, une excitation monte. C’est trompeur et ce serait dommage de consommer. Car aussitôt, les perceptions retombent.
– Ah…
Éva se sentait déçue. Si Francis avait voulu profiter de la situation, il n’aurait eu aucun mal. Elle en était à le souhaiter. Elle avait préféré des relations platoniques mais on n’est pas de bois…
– Mais alors, tu lis dans mes pensées ?
– Non, dans ton corps. Je le ressens comme je perçois la montagne. Si tu as mal au ventre comme tout à l’heure, je le sens. Si tu as envie de courir, je le propose. Si tu t’excites, je le sens aussi.
– Et alors ?
Il lui sourit. Un ange, point.
– Je me contente d’attendre. Contente-toi de sentir l’excitation comme une euphorie de tout ton corps qui découvre l’intensité de ses perceptions, n’en fais pas une histoire de désir.
– Je comprends pourquoi tu parles de la nature d’une manière tellement sensuelle.
– C’est la perception qui est sensuelle !
Ils restèrent silencieux. Éva se régalait à se bercer dans les perceptions de Francis, les yeux fermés ; ou dans les siennes, elle ne savait pas trop. Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel. Elle ressentait une volupté brute, totale, jamais atteinte. Un nirvana intérieur.
Éva se réveilla. Pas de Francis. Il ne risquait pas d’y en avoir ; elle ne prenait jamais d’accompagnateur. Elle fut presque surprise de se trouver habillée. Elle cligna des yeux. Un aigle volait au-dessus. Un rouge-queue noir faisait trembler sa queue sur le rocher à droite. Curieux rêve, nourri de perceptions réelles. Elle s’étira, profita du soleil incroyable de l’arrière-saison. Les ombres s’allongeaient démesurément. Elle aurait bientôt froid.
– Plus assez de lumière ! On rentre ma belle, si tu veux !
La voix d'Alex, son mari, sonnait étrangement. Elle lui raconta son rêve. Il éclata de rire. À travers son rêve de Francis, elle lui racontait leur rencontre ! Alex lui avait ouvert les sens et peu de temps après… ils s’étaient mariés. Pas mal pour une jeune femme qui prétendait avoir choisi une relation platonique avec le photographe qui lui montrait la montagne !

FIN

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Balade sensorielle (8)


Clic/agrandir. Regarder avec le troisième œil permet de voir et sentir autrement…

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 9]

 

– Ta façon de regarder, Francis… C'est vraiment particulier. Tu regardes sans intention, c'est ça ?

– Presque

– Alors ? C’est quoi, exactement ?

– Je suis présent au fait de regarder, et non à ce que je regarde. Toute la différence est là.

Devant l'air ahuri d'Éva, il poursuivit tranquillement.

– Si j’avais été présent à ce que je regarde, quand tu t’es déshabillée j’aurais eu un regard concupiscent.

– Je n'aurais pas aimé, mais je sens quand même ton désir, parfois.

– Je ne suis pas de bois ! Mais nous avons continué tous les deux parce que mon désir vient après. Comme la montagne. Je la regarde, je suis attentif au fait de regarder. S’il y a désir d’aller à tel ou tel endroit, il ne vient qu’après. Avant, il y a l’intensité.

Éva se souvenait de leurs balades et des curieux enseignements de Francis. Oui, quand on se concentre sur le fait de regarder, ce qui vient en premier est l’intensité. Ensuite naît l’émerveillement. Et après, vient l’admiration. Et ça, c'est un sentiment plus humain. C’est là où le désir se manifeste. Quand on passe de l’émerveillement à l’admiration, on perd l'innocence. La question d'Éva jaillit et sa voix cristalline s'éparpilla dans les rochers.

– Pour les autres sens, c’est pareil ?

– Non, les yeux commandent. Si tu regardes sans penser à rien d’autre que regarder, tu libères ton cerveau et les autres sens s’en donnent à cœur joie.

– Il n’y a pas besoin d’écouter en se centrant sur le fait d’écouter, par exemple ?

– Essaye !

Éva se concentra sur ses oreilles. Elle écouta. Pas de ruisseau, ici. Juste le vent et divers bruissements d’origine indéterminée. Les yeux fermés, elle tenta d’écouter davantage. Elle avait l’impression de perdre quelque chose.

– Éva, ouvre les yeux. Retrouve le regard et écoute à partir de lui.

Quelques instants après, elle s’exclama, excitée comme une gamine.

– Ça alors, c’est incroyable ! J’entends bien plus de choses ! Même de l’eau ! Les ruisseaux de la vallée ! Des oiseaux !

– Pourtant, il n’y en a guère en cette saison. Tu as entendu un rouge-queue noir. Quant à l'eau, c'est justement à force de la regarder que j'ai appris tout ça. La transcendance de l'eau ouvre à des perceptions insoupçonnées…

Clic/agrandir. La transcendance de l'eau ouvre à des perceptions insoupçonnées…

– J’ai l’impression de pouvoir entendre le glissement de l’aigle royal !

Francis lui fit signe de regarder au-dessus d'elle. Un aigle passait. Intuition ou réalité ? Avait-elle vraiment entendu l’aigle voler ? Ça paraissait inconcevable.

– Francis, tu ne me feras pas croire que j’ai entendu l’aigle voler ! Et toi, tu l’avais vu avant ?

– Non, je l’avais perçu. Quand tu te centres sur le fait de regarder, tu te vides le cerveau. Tu regardes alors vraiment, avec tous tes yeux.

– Tous tes yeux ! Tu en as combien !

– Juste trois, comme toi…

Éva avait compris. Trois ! Regarder avec le troisième œil ! Alors on entend plus de choses, on sent plus de choses, l’intuition avertit du passage d'un aigle. On se se sent s’élargir…

– Tu m’as permis d’ouvrir mon troisième œil et je perçois la montagne comme jamais ! Incroyable ! Ça me chauffe la tête, ton histoire !

Clic/agrandir. Quand on se laisse regarder, le moindre détail devient tout un paysage…

– Toute la tête ?

– Francis, tu te moques !

– Non, je suis sérieux. Est-ce que ça te chauffe toute la tête ou seulement une partie ?

– Heu… Non, pas tout… Seulement le front, en vérité.

– Tu vois, quand tu regardes comme on dit, ton front chauffe, ton troisième œil entre en action. Maintenant tu sais comment je m’oriente et comment je fais mes photos. Par exemple, tu me demandes de choisir les balades. Je regarde une carte, pourtant je connais tous les endroits pas cœur. Mais au bout d’un moment, un lieu m’attire. Je sens un peu de chaleur entre les deux yeux. Alors je dis : demain, on va là. Après, sur place, quand on arpente le coin, comme ce matin ou comme on le fera tout à l’heure, je me fie à la même sensation de chaleur pour aller à droite ou à gauche. Évidemment, pour que ça marche il ne faut pas se poser de questions…

Suite et fin la semaine prochaine… 


Balade sensorielle (7)


« Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… ». Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 8, épisode 9]

Ils restèrent des heures, ou peut-être seulement des minutes, à s’abreuver de beauté. Un long moment après, Francis prit les choses en mains.

– Viens. Tu as froid. Je connais un endroit au-dessus du lac bourré de rochers voluptueux et à l’abri du vent. Avec la réverbération du soleil sur les rochers, tu auras même trop chaud !

Elle avait envie de garder le silence mais le moment était trop intense. Francis la regardait comme s’il savait qu’elle allait parler, lui le silencieux. Il l’invita à marcher en papotant, au lieu de lui intimer le silence. Elle ne se fit pas prier.

– On est arrivés ?

– En gros. Comme d’habitude, on va arpenter les alentours. On pourra aller au deuxième lac juste au-dessus puis se promener entre les rochers polis par les glaciers. On redescendra par le col de Saint Véran et le rif de Rafanel.

– Ça fait une balade courte.

– Éva, pourquoi ne pas profiter de la saison déserte pour faire les balades courtes envahies par les touristes l’été ?

– Oui, bonne idée mais… je sens une autre raison ?

– Ben… Euh… apprendre à regarder sans avoir besoin de balades immenses. La performance physique n’a rien à voir avec les possibilités contemplatives.

– Une mise en condition par l’effort est quand même utile, non ?

– D'accord Éva mais pas besoin de se crever à l’effort !

– Tu as raison. D’ailleurs je sens la montagne bien plus vite qu’avant. Tu m’as ouvert à la volupté de la montagne. Tu es un poète.

– Tu parles ! Je ne dis presque rien. Je ne trouve pas de belles formules.

– Pour moi, la poésie ne tient pas dans des belles formules. C’est une manière de m’ouvrir le cœur. Ta manière de me regarder, de regarder la montagne. D’attirer mon attention sur telle ou telle chose. Au lieu de me réciter les sommets comme bien des accompagnateurs, tu attires mon attention sur des blocs de rochers et tu me demandes ce que je vois.

– Et justement, tu vois ou tu sens.

– Oui, mais Francis, je connais ta façon de regarder maintenant.

– J’essaye de transmettre ce que je vois. Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… Tiens, on est arrivés.

Francis était bien content de ne pas aller plus loin dans la conversation. Il avait désigné à Éva des rochers doux. Un vrai tableau sensuel. Il resta silencieux. Il ne restait plus qu’à s’installer confortablement. Le rite était simple et connu. Enlever les sacs à dos, étendre drap de bain et fourrure polaire pour s’asseoir ou même s’allonger. Chacun de leurs gestes était une préparation à accueillir la beauté de l’univers en soi. Francis avait le don de transformer Éva en éponge. À croire qu’il savait comment s’y prendre pour donner de l’espace à ses sens. Aussi Éva s'appliquait à ces petits riens, ces regards, ces silences.

Son oreille lui paraissait plus grande, plutôt que plus fine. Ses yeux semblaient englober plus de paysage. Sa peau se diluait pour accueillir, au-delà des souffles de vent et de la chaleur du soleil, mille autre sensations indéfinissables en provenance des herbes jaunies par l’automne, des mélèzes en manteau de velours d’or, des eaux qui courent et qui gargouillent, des roches douces ou rugueuses.

Elle avait l’impression d’entendre battre le cœur de Francis et de sentir en même temps le pouls de la terre. Les rochers qui les entouraient, polis par les glaciers, parlaient de la longue histoire du massif et pourtant, tout ce temps paraissait n’être qu’hier. Sous des dehors un peu rustres, à l’image de la montagne, Francis découvrait une nature d’elfe rieur qui l’emmenait promener dans les espaces improbables ou la réalité des anges rejoint celle des hommes.

Éva avait la sensation persistante de prendre un bain de volupté. Elle se demandait parfois si elle n’exagérait pas de se déshabiller aussi promptement et de rester quasi-nue. Elle ressentait la nature dans la moindre de ses fibres. Elle ne savait si Francis avait une sensibilité aussi exacerbée que la sienne, s’il s’amusait chaque jour autant de ses sens. Elle ne savait rien de Francis. Sauf qu’avec lui, elle jouissait de la nature. Il élevait sa perception à un niveau d’une subtilité qu’elle ne soupçonnait pas auparavant. Et ça, c’était merveilleux et inestimable.

Éva soupira. « Dans notre monde de fou, vivre une telle débauche de sensations de nature, c’est incroyable ». Elle se tut, même intérieurement. Elle ne trouvait pas de mots pour dire son bonheur. Elle comprenait pourquoi Francis parlait peu. La poésie n'était pas dans ses mots, elle émanait de lui. Elle lui fit part de ses réflexions.

– Alors Francis, d’où tu tiens cette « émanence » de la poésie ?

– De mon regard, peut-être.

– Tu veux dire, de ta façon de regarder ?

La suite la semaine prochaine…


Balade sensorielle (6)


 « Il photographie la montagne comme une femme nue… » Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 7, épisode 8, épisode 9]
 

– Francis, j’ai trop chaud ! Tu vas me faire transpirer !

Ils s’arrêtèrent, elle enleva une épaisseur puis deux. Elle se débarrassa du pantalon.

Francis admirait ses jambes. En prolongement, la tête des Toillies, fière, altière même, formait le contrepoint austère et indispensable à tant de beauté. Éva rangea ses affaires dans son sac à dos puis se ravisa. Finalement, elle quitta le reste.

– Tu n’as pas froid ?

Une salve de frissons suffit comme réponse. Une troupe de lagopèdes s’envola, accompagnée de leur étrange rire. Leur blancheur disait tout de la candeur d'Éva, la belle nue dans la sobriété. Elle s'écria, comme pour s'excuser :

– Avec toi, j’aime bien être nue. Ça aiguise ton regard. Et je sens mieux l’air, je vibre de la montagne et de l’air du temps.

Francis comprenait la curieuse créature qui l’accompagnait. Bien avant de la rencontrer, il s’était mis nu au soleil en des lieux déserts pour le simple plaisir de sentir la montagne, liberté d’Adam en accord avec le souffle de virginité des espaces d’altitude. Elle passa un short et un top qui à eux deux n'auraient pas servi de culotte à une gamine. Ils repartirent d’un bon pas, le regard de Francis empli des frissons qui faisaient tressaillir la peau d’Éva.  Elle avait ouvert son cœur de poète. Il sut ce qu’il devait faire. Mystérieux, il glissa :

– Tu vas bientôt observer ta propre peau grandeur nature.

Éva ne répondit pas. Francis révélait en elle une volupté oubliée. Avec les hommes, elle n’avait pas connu l’innocence qui était pourtant sa plus grande demande. La volupté à peine éveillée, l’émotion était transformée en sensualité puis en affectif et en sexualité. Avec Francis, c’était tout autre chose. Ils avaient choisi de ne pas consommer. Elle n’était pas dupe. Elle savait pertinemment qu’il suffisait qu’elle donne le signal pour que la trêve prenne fin. Elle comprit que c’était un choix, de refuser l’intimité, le meilleur choix possible dans la situation actuelle. Probable qu’une relation autre que leurs désirs en suspens les décevraient. C’était un choix, encore fallait-il s’y tenir. Elle se félicita de se l’être réitéré.

Pour le coup, elle retrouva une sensation propre à ses randonnées avec Francis : elle se sentit s’élargir. Elle avait l’impression que sa peau repoussait son enveloppe habituelle. Chacun de ses pores dialoguait avec l’air environnant. Chaque pas lui envoyait un écho appuyé de la terre, du roc et de l’eau qui constituaient la montagne. Elle vibrait. Chaque seconde était comme le moment qui précède la découverte du plus beau des cadeaux de Noël. Chaque instant était inoubliable et immédiatement oublié. Elle n’était pas dans le passé, et pourtant chacun des moments passés avec Francis concourait à l’intensité du moment présent. Elle n’était pas dans le futur et pourtant chaque seconde s’emplissait de la joie grandissante de la découverte future de « sa propre peau grandeur nature », comme avait dit Francis.

Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant. Clic/agrandir

Elle le sentait plein de gratitude et elle savait pourquoi : elle lui permettait de retrouver sa vérité profonde. Il suffisait qu’elle le regarde de toute l’intensité dont elle était capable ou, plus facile, qu’elle se déshabille, pour qu’il ouvre des yeux bourrés d’authenticité. Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant, un dieu qui naissait à l’instant même de l’observation, du simple fait de la contempler. En écho à son regard inouï, elle s’ouvrait à la montagne. Elle entendait le moindre susurrement de source, le plus petit caillou qui roule, le moindre souffle au long de la roche ; elle sentait la chaleur et le froid, l’onctuosité et la rugosité des surfaces. Elle se nourrissait à la matière d’automne, chaque pierre devenait vivante, divine. Elle sentait son ventre chauffer en son centre, en son tréfonds, comme si le noyau terrestre y résidait. Et pour tout cela, il suffisait d’un sésame : le regard émerveillé de Francis sur ses charmes offerts. Offerts, mais pas proposés. Toute la différence était là.

Éva, comme la montagne, s’offrait toute mais ne se consommait pas. Francis acceptait le jeu et l’éclat du divin animait son regard. En retour, Éva s’ouvrait à des perceptions nouvelles. Elle pensa aux photos de Francis. Quand elle les avait vues, elle était restée sans voix. Elle avait songé « Il photographie la montagne comme une femme nue. Comme un nu parfait, l’image de Dieu en personne ». Oui, c’était exactement ça. Francis, à travers ses photos et les balades, lui donnait à voir la montagne nue et sans fard, la terre vibrante et vivante. Une pulsation inouïe.

Après trois bonnes heures de détours divers, au gré des appels de la matière, ils allaient se reposer en un lieu choisi par Francis.

– Bientôt le casse-croûte. Mais d’abord, voilà : regarde ta peau. Le lac Blanchet et ses berges couvertes de Linaigrette. Les boules blanches, là.

Elle contempla les boules blanches caressées par le vent léger. Elle ôta son sac. Elle comprit son allusion. Elle frissonnait. Comme les boules blanches à peine agitées par un zéphyr subreptice. L’eau du lac qui ondoyait rappelait le désir qui agite les chairs sous la surface. Les herbes jaunes et sèches disaient l’intensité du plaisir qui fait craquer la peau brûlante. Les roches alentours développaient une sensualité de mamelons et de monts. Un Vénus trônait au bord de l’eau. Éva débordait de joie. Des mouvements internes d’une violence insensée la secouaient. La beauté de la nature provoquait des remous inconsidérés. Elle percevait en elle la présence de Francis comme celle de toutes les montagnes avoisinantes. Elle avait l’impression d’être à elle toute seule un univers en expansion. L’homme qui l’accompagnait connaissait les clés du big bang et il les avait actionnées. Elle soupira de bonheur…

La suite la semaine prochaine… 


Balade sensorielle (5)


Col de Chateau Renard

« une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair » Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

Il ne voyait pas vraiment. Il imaginait. Qu’importe qu’Éva ne l’aime pas. Rien ne pouvait remplacer le rapport sensuel et candide qu’ils entretenaient. Il était là pour lui apprendre la montagne mais c’était elle qui la lui apprenait. Elle lui demandait tellement de poésie qu’il se découvrait des perceptions insoupçonnées. Il actualisait sa vision de son amie de toujours, l’alpe. Il exprimait des trésors enfouis comme une amphore dans une épave des grands fonds. Il continua.

– Et là, qu’est-ce que tu vois ?

Elle regarda les pentes sombres au-dessus et au-dessous d’eux, sous le col de la Noire. Il lui avait déjà expliqué les roches vertes, les morceaux de plancher océanique. Elle sentit des remous océaniques dans son ventre. Elle ne se méprit pas. Rien à voir avec un quelconque élan pour Francis. Non, c’était beaucoup plus fort que ça. Son accompagnateur lui faisait vivre la montagne dans sa chair, de par sa simple présence. Elle sentait dans son ventre les soubresauts de la croûte océanique dans l’océan des origines.

– Je vois. Enfin je sens, surtout. Des roches denses, sombres, comme pour compenser une fragilité extrême de la pente. Les pierres sont denses mais c’est comme si elles ne pesaient rien, pourtant.

– Alors, tu vois la terre en action.

Il perçut à une légère tension de sa peau sous ses trois ou quatre couches de vêtements qu’elle se refroidissait.

– Programme course, maintenant ?

– Tu es fou, Francis, j’arrive juste de Paris !

– Pas de pot, tu vas souffler ! Viens, on court !

Il partit sans plus de cérémonie. Il avait hâte que la journée avance… Vers midi, le soleil serait assez chaud pour un farniente dans les rochers entre les deux lacs… Un endroit à la texture si particulière qu’elle vous révulse les sangs… Nul doute qu’Éva y serait sensible. Entre eux, c’était un concours de sensibilité et de poésie. Il s’abreuvait à la sensibilité de sa compagne… Hum, non, de sa cliente. Il ajusta son pas pour qu’elle le suive. Il voulait l’essouffler un peu, pas l’épuiser. Il avait l’impression de percevoir son corps par l’intérieur. Par exemple, il avait su qu’en courant un peu, il la rendrait plus sensible au grain spécial des roches autour des lacs Blanchet. Il n’aurait su préciser pourquoi mais il en était sûr. En se fixant sur elle, il se découvrait lui-même. Et il exprimait une vision de la montagne qui l’habitait depuis ses seize ans et que ses poésies maladroites avaient été impuissantes à rendre.

Seules ses photos lui correspondaient. Éva l’avait vu tout de suite. Elle avait compris les tableaux. Elle les avait regardés des heures. Elle disait que sur chaque image elle avait l’impression de sentir la montagne au bout de ses doigts. Un beau compliment, en vérité. Elle lui avait dit qu’elle tenait à ce qu’il l’accompagne. « Vous voyez ce que les autres ne voient pas » avait-elle dit. Elle avait ajouté : quand Joël (un autre accompagnateur) me regarde, j’ai l’impression qu’il me déshabille. Quand vous me regardez, j’ai l’impression que vous déshabillez la montagne pour moi ». Et tout fut dit. Il devint son accompagnateur attitré.

Col de Chateau Renard

« Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté » Clic/agrandir 

Il l’emmena dans tous les lieux sauvages. Elle marchait bien. Elle aimait les lacs perdus, lac de Clot Taquelle, lac de Derrière la Roche, lac de Tioure Blanc et de la crête de Clausis ou même lac de Rasis, qui y va ? Il ne connaissait pas de randonneur qui y soit allé, à part à Rasis. La belle avait de la jambe et du souffle. Dans leur foulée d’explorateurs du silence, ils s’étaient amusés à arpenter les hauteurs à la recherche des minuscules lacs les plus hauts. Leur record restait un lac sans nom sous la crête d’Asti, à trois mille quarante-huit mètres d’altitude. À cet endroit, au milieu du pierrier, il lui avait déclaré : « Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté ». Elle avait compris.

Oh oui, elle avait compris ! « Vous m’aidez à voir » avait-elle répondu. « Je vais utiliser une métaphore pour vous aider à comprendre ce que vous m’aidez à voir. Asseyez-vous sur ce rocher et regardez sans broncher ». Il avait obéi pour sa plus grande stupeur et son plus grand plaisir. Sans vergogne, elle avait enlevé son tee-shirt. Il était resté baba. Ils étaient restés un moment sans bouger. Le vent léger mais frais des trois mille avait tendu sa poitrine. Les frissons fleurirent comme une pelouse se tend sous les souffles des cimes. Quand ses tétons se dressèrent, elle éclata de rire. La joie sauvage des rochers qui crient leur flamme aux arbres solitaires l’avait empoignée. Francis regardait avec respect et béatitude. Des années d’observation des montagnes lui revenaient en mémoire. Il ne regardait pas une femme mais une déesse qui donnait vie à ses longues heures de solitude alpine.

Elle joua les oréades en minaudant un peu. Il concentra son regard. « Francis, vous me regardez comme vous regardez la montagne. Avec une volupté à peine contenue qui n’est pas envie mais désir. La vie, tout simplement. Avec vous, la terre est vivante comme une femme amoureuse qui se déshabille ». Elle n’avait fait ni une ni deux. L’oréade avait enlevé ses chaussures, ses chaussettes et le reste. Francis fut impressionné par la tenue plus que virginale de la belle. Il admirait un couloir d’avalanche, une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair de la montagne. Des ourlets calmes qui abritent une tempête. « Bon, dans ce couloir-là, il doit y avoir autre chose que des avalanches… »

La nudité d’Éva révélait une vérité profonde à Francis. Elle s’offrait comme la nature s’offre. Elle lui lavait le cerveau, il restait pur d’intention. « Francis, avec vous je peux m’exposer. Vous me regardez vraiment. Voilà comment vous me faites voir les montagnes ». Tout était dit. Ils cassèrent la croûte, elle resta nue. Ils redescendirent à la nuit tombante. Août se terminait et son séjour avec. Elle décida de revenir. Il lui conseilla l’automne, autant parce que c’est la plus belle saison que parce qu’il ne voulait pas attendre l’été suivant. Et magie, elle revint. Magie, avec elle il se sentait vivre comme s’il découvrait la vie sur une autre planète. Magie, dans deux heures, ils seraient au lac après mille et un détours et tout recommencerait. Non, erreur, tout allait recommencer avant…

Suite la semaine prochaine…


Balade sensorielle (4)


pré en lumière rasante

« Des ombres qui dansent » Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

– Francis ?

– Tu peux m’enlever ma fourrure polaire ?

– Bien sûr.

– Tu sais, comme le vent…

– D’accord.

Éva se concentra. Francis lui avait appris à ressentir le vent dans ses veines. Depuis qu’il lui avait « fait la prairie », il accédait à une intimité d’elle-même qu’elle ne connaissait pas… Il avait pris un raccourci de son corps à son âme. Quand il vous ôtait une simple veste polaire, comme n’importe quel autre vêtement, on avait l’impression que le vent passait dans la prairie ou le long des roches. Pas besoin de beaucoup d’imagination. Francis était un magicien de la volupté. Il termina d’un coup sec.

– Ça, c’est une rafale sur la crête. La neige s’envole d’un coup. Comme là, tu vois ?

Il montrait l’arête proche de la tête des Toillies. Un panache blanc sur la Farneiréta. Restait sur la peau d’Éva un frisson frais 

– Oh oui, j’ai bien senti. Mais comment tu fais tout ça ?

– Secret d’amoureux de la montagne !

« Menteur », pensa Francis. Secret d’amoureux tout court, oui ! Il couva Éva d’un regard appuyé. Elle lui fit une moue renversante. Accompagner une fille aussi jolie et qui ne demande que vous, qui revient uniquement parce que vous êtes là mais avec laquelle il ne se passe rien… C’est normal, ça ?

Son regard se chargea de blancheur en scrutant l’écume de neige sur la Farneiréta, avant de redescendre tout de candeur sur la somptuosité qui lui était offerte en guise de cliente. Il eut honte de ses exactions passées. La beauté d’Éva obligeait à se transcender. Il révisait ses normes personnelles quant au rapport avec les femmes… « Enfin, personnelles… antipersonnelles, oui ! ». Il outrageait les filles sans s’en apercevoir ni s'en inquiéter, sans doute comme la plupart des hommes. Il le payait juste par une fatigue excessive à la fin de la saison. Il osait à peine poser le regard sur Éva, désormais. Elle s’en aperçut.

– Francis, je n’aime pas quand tu n’oses pas me regarder. Ton regard fuyant m’invite à fuir au lieu d’être là. J’ai fait ou dit quelque chose qui te gêne ?

– Oh non !

Il n’osa pas lui dire qu’il se gênait lui-même. Lui révéler ses pensées ?

pré en lumière rasante

« La plaine attend la caresse du vent » Clic/agrandir 

– Francis, j’aime bien quand tu me regardes dans les yeux. Pour moi, tu es la nature. Ton regard est dense. Tu m’aides à être là.

– Ah ?

– Oui. Quand je suis avec toi, je vis dans l’instant. Je me sens en accord avec la montagne.

Il sourit de plaisir. Aucun compliment ne pouvait être plus doux à ses yeux (enfin, à ses oreilles…). Il avait lu beaucoup de livres de grands sages. Il pensait que « l’ici et maintenant » consistait tout simplement à s’asseoir sur un rocher rugueux et à regarder le temps immobile. La moindre montagne vous apprend une chose que les sages tentent difficilement de faire comprendre aux foules de citadins : le temps n’est qu’une dimension. Il n’existe pas vraiment.

– Regarde-moi.

Il plongea ses yeux dans le bleu d’Éva. Un instant, le ciel dansa dans la glace. Il se souvint de la plaine de la Moutière qu’ils venaient de traverser. Il la sentit prête. « Maintenant », songea-t-il.

– Bien, Éva. Regarde. Tu vois la plaine ?

Il désignait la Moutière.

– Oui.

– Qu’est-ce que tu vois ?

– Des ombres qui dansent…

– Vraiment ?

– Euh… non, c’est plutôt en face que ça danse…

– Oui, Traversier, sous Château Renard. Le soleil caresse à peine l’herbe qu’elle est déjà en mouvement. Le souffle des pentes l’égaye.

– Oh oui, je vois. La plaine est nue, comme moi.

– Tu veux dire ?

– Quand tu me fais la prairie. La plaine attend la caresse du vent…

– Tu dis nue comme toi ?

– Oui, la plaine est comme une femme qui se hérisse intérieurement en attendant la caresse. Mais, tant que la caresse n’est pas là, on ne voit rien. On ne peut que le deviner. Je ressens la montagne en moi, comme lorsque j’attends que tu me fasses la prairie.

– Ah ? Je vois…

Suite la semaine prochaine…


Balade sensorielle (3)


La peau de la montagne (Abriès)

La peau de la montagne. Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

Francis se demandait quoi penser de cette affirmation (« Je ne me suis jamais sentie aussi à l’aise nue avec un homme »). Il semblait ne pas y avoir de sous-entendu. Il se risqua.

– Tu veux dire quoi, exactement ?

– Eh bien, Francis, tu es si nature qu’il n’y a pas de lézard entre nous. Je me sens libre. Tu me libères. Je peux profiter de la montagne sans tabou ridicule. Me mettre nue dans l’air vif de la montagne est un de mes plus grands plaisirs dans la vie. Ça ne te gêne pas ?

– Non, au contraire.

Il avait répondu un peu vite, peut-être. Elle rit avec l’innocence sauvage au coin des lèvres. Francis se détendait. Au fond, ils étaient comme deux gosses qui découvrent la sensualité. Innocence et trouble en même temps. Mais on savait que ce n’était qu’un jeu et on savait que ça le resterait, alors on pouvait s’y adonner à cœur joie. Francis acceptait de jouer. Éva remuait sa fibre de poète. Sa beauté, son naturel, l’émoi qu’elle lui causait, il ne connaissait rien de plus régénérant au monde. Il n’aurait pas risqué de perdre ça pour de stupides avances.

D’ailleurs, avait-il envie de lui faire des avances ? Ils jouaient à l’émoi sans lendemain et du coup sans promesse. Elle pouvait lui demander de lui étaler de la crème sur le corps, il s’appliquait. Il appréciait les hanches, les fesses musclées de sportive, la texture spéciale des seins. S’il lui avait proposé quoi que ce soit, le charme se serait volatilisé. Elle ne se serait plus abandonnée à l'innocence qui fleurissait sous sa main. Francis avait l’impression de toucher la poésie même. Passer la main sur son corps vif et offert, sans demande, c’était comme caresser un bois tendre. Quand on se concentre sur le lisse on finit par trouver la souplesse des fibres au point que le bois paraisse mou…

– Tu me referas la prairie ?

– S’il fait assez chaud.

– Oh, j’espère, alors !

Elle se tut, essoufflée. Automatiquement, Francis ralentit à peine l’allure. Accompagnateur, il était habitué à régler son rythme sur celui de ses clients. Il était très précis. Il ralentissait ou accélérait de manière imperceptible. Sa fierté était que les gens ne se rendent pas compte des changements d’allure. On lui disait souvent qu’il envoûtait le marcheur avec son pas. Une grande fierté pour lui. Quant à « la prairie »… La curieuse expression était de lui. Un jour qu’elle était nue sauf son string et qu’ils conversaient sur un mode poétique, il s’était enhardi. Il lui avait expliqué et elle avait accepté qu’il lui « fasse la prairie ». Il passa la main sur la peau de son dos en l’effleurant à peine comme s’il caressait les herbes les plus fines d’une prairie imaginaire. En même temps, ils jouaient au concours de poésie. Il parlait de son corps sous couvert de montagnes. Elle lui avait demandé de lui faire la prairie partout, sur les jambes aussi. Comme il les évitait, elle lui avait dit « tu évites mes plus belles montagnes ! ». Et comme il semblait ne pas comprendre, elle avait précisé « Francis, enfin ! Mes fesses, quoi ! Tu n’as quand même pas peur ? ».

Non, il n’avait pas peur… Enfin… « La prairie », c’était autre chose que de les enduire de crème… Une balade périlleuse et si envoûtante… Satisfaite de sa prestation, elle s’était retournée et il était devenu vert. Il s’était rendu compte qu’elle était couverte de chair de poule des pieds à la tête. Ses seins s’érigèrent davantage encore quand il leur « fit la prairie ». Ils se tendaient comme l’herbe sèche s’offre au vent, au sommet d’une rotondité. Francis s’était laissé aller à parler. Concentré dans sa main pour ne pas toucher la belle, il oubliait les mots et la syntaxe, les sens raisonnables qui empêchent de trouver de belles images, et il lui racontait la montagne. Elle disait la ressentir dans sa chair. Elle devenait le bois lisse ou la paroi abrupte, un arbre s’accrochait à une de ses hauteurs, le vent soufflait dans ses combes. Elle affirmait que sous la main et les mots de Francis elle devenait la matière d’automne, et il la croyait.

Lui aussi devenait la montagne, une impression qu’il avait souvent, mais avec elle, c’était autre chose. Devenir rocher, ou même simple ombre… Glisser comme le soleil au gré des serres… Devenir bruissement d’eau ou mugissement de vent… Ils avaient recommencé à diverses occasions. Francis se demandait quand même si leur relation était normale. Est-ce qu’une fille peut offrir ainsi son corps sans arrière-pensée ? Était-il trop bête ? Attendait-elle de lui qu’il se déclare ? Il avait la certitude que non. Ils n’en avaient jamais parlé mais il avait l’intuition qu’elle vivait avec lui quelque chose de rare, qu’on ne pouvait plus s‘offrir de nos jours. Qu’on n’avait peut-être jamais pu s’offrir, d’ailleurs : la sensualité sans consommation. L’émoi amoureux sans amour. Peut-être fallait-il en rester là ? La moindre déclaration, le moindre baiser et leur complicité extrême risquait de s’envoler. Éva était un peu comme la montagne : toujours offerte à Francis, pas disposée à être prise ; abandonnée, pas prête à se donner. Elle donna le signal des réjouissances.

– Ouh ! J’ai chaud.

Francis l’aida à quitter l’anorak. Il sortit une gourde.

– Ah, Francis, je me sens bien avec toi ! Tu es tellement en harmonie avec la montagne ! Rien qu’en te regardant, je vois mieux la nature. Tu m’en montres la peau !

Francis partit dans ses songes. Éva se régalait à regarder les étoiles dans ses yeux. Elle aimait profondément cet homme sans pour autant envisager quoi que ce soit avec lui. Mille fois, elle avait analysé ses sensations. Elle ressentait en sa présence une forme d’amour pur qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. Il ne s’agissait pas d’amour pour lui, mais d’amour quand elle était avec lui. Il avait le don de lui ouvrir le cœur. Elle aurait aimé toute la planète en sa compagnie ! Sa simplicité, sa joie d’être, son naturel poète ? Ses yeux verts comme un résumé de montagne limpide ? Elle ne savait pas. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement de sa façon de voir la nature. Elle adorait qu’il lui « raconte la montagne », comme il disait. L’automne, surtout. Il l’avait tellement enthousiasmée avec ses descriptions qu’elle était revenue en septembre, maintenant en octobre, et qu’elle s’était arrangée pour revenir encore une fois à la fin du mois.

Grâce à lui, elle voyait les matières de la montagne. Sa « peau ». Elle la sentait, même. Elle profita de l’arrêt pour caresser les prés et les roches du regard. L’herbe sèche semblait douce. Bien sûr, si on l’avait caressée vraiment, elle se serait avérée rugueuse, mais de cette rugosité se dégageait une souplesse et une douceur étranges. Un peu comme lorsqu’on caresse la poitrine poilue d’un homme doux… Éva frissonna. Si elle avait osé, elle aurait peut-être caressé Francis. Elle craignait qu’il ne se méprenne. Déjà qu’elle lui offrait son corps… Enfin non, sa peau seulement. Si elle le touchait, il croirait à une avance. Elle ne voulait pour rien au monde rompre la magie entre eux. Il lui avait éduqué le regard, elle ne souhaitait pas vraiment qu’il lui éduque le toucher. « Hum… Éva, tu te mens. Tu dis ‘pas vraiment’. Pas vraiment, ça veut dire un peu. Et même beaucoup ». Elle allait ôter sa fourrure polaire quand elle se ravisa.

Suite la semaine prochaine…


Une balade sensorielle (2)


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Lac foreant

Souvenir des lacs Egourgéou et Foréant. Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9] 

– Éva, tu sais qu’à cette époque de l’année, ce n’est pas la peine de ruser ! Aller hors sentier n’est pas nécessaire. Autant profiter des chemins les plus larges et des balades les plus courtes !

Éva soupira de ravissement. Elle balaya la montagne d’un regard de propriétaire. Octobre, pas un chat en montagne, un lundi en plus ! Quel bonheur d’aller n’importe où avec la quasi certitude de n’y rencontrer âme qui vive ! Francis poursuivait sa récitation.

– Sûr qu’au mois d’août, la première fois que tu es venue, c’était autre chose. Et pourtant, tu as déjà vu fin août qu’il y avait moins de monde. Rappelle-toi quand tu t’es baignée dans le lac Égourgéou…

Francis se tut, gêné. Rouge. Confus. Le souvenir de la belle toute de fraîcheur dans sa nudité lui agitait le bulbe. L’histoire était simple : il n’avait jamais vu un corps pareil. Quelque chose d’indéfinissable… une sensualité d’animal sauvage qui émanait d’elle. Il l’avait tout de suite aimée, pas comme on aime une fille qu’on va draguer, non, quelque chose de plus profond. Pas non plus comme on aime une femme qu’on va épouser, non, quelque chose de plus simple. Un grand trouble. Un sentiment qui se superposait à son amour de la montagne. Qui se confondait peut-être avec son amour de la vie. Oui, une joie de vivre, cette fille. Une simplicité comme un arbre sur une crête. Un souffle dans une chaude prairie. Subjugué par le souvenir, il la regarda du coin de l’œil. Elle lui rendit un sourire narquois. Elle le crucifia.

– Je me souviens encore de ta tête. À croire que tu n’avais jamais vu de femme nue !

– Hum…

Elle explosa littéralement de rire. Francis riait aussi. Des frissons de joie vive, une émotion brut de décoffrage, lui parcouraient l’échine et tout le corps au souvenir nucléaire. Elle se fit tendre. Elle le baladait. Il la baladait en montagne, elle le baladait dans ses sentiments.

– Francis, tu es si doux, si tendre dans ta façon de regarder la montagne, la vie et moi !

– Euh…

– Et au moins avec toi, c’est clair. C’est ce que j’aime. Du coup, je me sens à l’aise.

Le chaud et le froid. Le cœur crucifié, le corps paralysé d’un froid subit, Francis se concentra sur son pas. Il voulait croire qu’il restait un peu d’ambiguïté dans la formule « au moins avec toi, c’est clair ». Pas une once, pourtant. Enfin, il remercia le ciel de se promener avec une beauté pareille et de l’assister dans ses baignades de naïades, puis il se perdit au pays des regrets éternels.

– Ça ne va pas, Francis ?

– Euh, si…

– Tu ne réponds pas à ma question ? Où tu m’emmènes ? Dans un endroit secret ?

– Euh ? Ah ? Non…

– Eh ! C’est quand même pas moi qui te fait cet effet ?

Il mentit de manière éhontée.

– Non, bien sûr !

– Toi, Francis, tu me troubles. Tu me mets en appétit. Tu m’ouvres les sens. Le trouble que tu crées est spécial. Pas amoureux… Mais je ne sais comment dire. Et toi, je te fais quoi ?

Aïe. Ne pas y croire. Ne pas s’engouffrer dans la direction piège. De toute façon, elle avait précisé « pas amoureux ». Donc le trouble faisait partie du jeu, mais ce n’était qu’un jeu. Tout à coup, Francis trouva une phrase qu’il estima originale.

– C’est… Tu es un peu comme la montagne, tu vois ?

– On me dit sauvage, c’est ce que tu veux dire ?

Ouf, sauvé. La belle revenait sur ses terres connues. Sauvage, un mot à retenir, ça, pour se tirer d’affaire en cas de trouble et pour évoquer l’effet charnel qu’elle lui faisait. Sauvage. Le mot se répercutait en infinis échos voluptueux. Sauvage. La beauté sauvage, la nudité sauvage… Sauvage, un terme qu’on pouvait appliquer sans crainte à la montagne. Il pourrait utiliser le mot jusqu’à plus soif sans même qu’elle se rende compte de l’émoi qu’il subissait. Elle ne verrait pas sa peau de hérisson enamouré, de toute façon. Sauvage, ah…

– Alors, Francis, tu m’emmènes dans un lieu sauvage ?

– Fréquenté l’été, mais là il n’y aura personne. Là-haut, derrière ces escarpements. Les lacs Blanchet. Comme tu arrives, j’ai choisi une balade courte.

– Mais je suis entraînée ! Et puis j’ai l’habitude, surtout cette année. Deux semaines en août, une en septembre.

Francis s’égarait dans des rêves sensuels. Il avait déjà passé plus de trois semaines avec la belle. Elle en rajoutait.

– C’est bien parce que je t’ai rencontré ! J’ai déjà pris d’autres accompagnateurs mais avec toi je me sens libre. Tu n’imagines pas que je me suis baignée nue avec un autre accompagnateur ?

– Hum…

– Toi, je te sens frais et nature. L’idéal de l’accompagnateur. C’est comme ça que j’imagine le montagnard ! Un peu un mythe dans la lignée du bon sauvage de Rousseau.

– Tu veux dire ?

– Laisse tomber.

Éva se ravisait. Elle se souvenait que Francis ne brillait pas par sa culture. Ce poète-né n’avait pas les références. Elle revint à un sujet plus facile pour le mettre à l’aise.

– Tu n’imagines pas que je montre ma poitrine à tous les accompagnateurs ?

Et pan dans les dents, dans le cœur, dans la chair. Elle le provoquait. Elle était encore endoudounée. Il décida de faire un détour pour qu’elle ait chaud. Aller chercher le soleil sur le mamelon de Clausicet. Puisqu’elle aimait le hors sentier, elle en aurait. Et comme ça, le temps de traverser les pierriers sous les Toillies, ils arriveraient au lac à l’heure de la pause… et du déshabillage. Hum, Francis, reprends-toi…

– Francis, je vais te confier un secret. Je ne me suis jamais sentie aussi à l’aise nue avec un homme.

– Ah ?

À suivre, la semaine prochaine… 


Une balade sensorielle (1)


Une nouvelle de Didier Vereeck 

myrtilles aux Chalanches 

« face à eux, sous la crête des Chalanches, se donnait un délire de rouges, de jaunes et de gris soulignés par le vert sombre de quelques pins cembros » (cliquer sur la photo pour l'agrandir)

– Prête ?

La voix de Francis fumait dans le jour naissant. « Moins de dix degrés, pensa Éva, il fait moins de 10 degrés pour que son haleine produise autant de fumée ».

– Hum… Francis… Attends, je cherche mes gants en fourrure polaire, je suis gelée !

L’homme d’apparence fruste éclata de rire. C’était un chant d’oiseau ou un babil enfantin plutôt qu’un rire classique, et un vrai dépaysement pour Éva. Dans les villes, les gens ne rient pas comme ça. Même quand ils ont une allure aimable ils ne rient guère. Francis avait l’air rude mais il riait de bon cœur, à toute occasion. Il se moquait d’elle.

– Alors la parisienne, c’est pas la douce chaleur du métro ici !

– Beurk ! Tu sais bien que je le déteste !

– Oui mais parfois, on dirait que tu en sors tout droit !

– Fous toi de moi ! N’empêche, tu te précipites pour m’emmener en montagne à chaque fois que j’en esquisse le projet.

Francis devint sombre. Il pensa à sa solitude. Les montagnes c’est bien, mais ça manque un peu de femmes, non ? Surtout de femmes comme Éva… Il la contempla. Une beauté pareille ! Blonde, d’accord (il préférait les brunes) mais si jolie et l’air si vif. Une de ces beautés de l’Est qui envahissent la France, paraît-il. À croire que le Queyras, ce n’est pas la France car ils n’étaient pas envahis par les beautés. Consolation, Éva envahissait à elle toute seule son paysage intérieur. Quant à se promener avec elle, il en était tout fier. C’était comme marcher avec une… Francis pestait contre lui-même. S’il était allé un peu plus à l’école, il aurait choisi une voie littéraire. Il rêvait de faire le poète mais il ne trouvait pas d’images séduisantes. Éva ? Se promener comme avec une rose dans la main ? Quelle cucuterie ! Oh, Francis, tu n’as pas mieux ? Et non, il n’avait pas mieux. Il pensa qu’être avec elle, c’était aussi comme tenir une mésange dans la main… Avec son petit cœur qui bat bien fort… Presque autant que le sien.

Bref, Francis la regardait chercher ses gants. Même endoudounée, elle était séduisante. Sa chevelure blonde jouait la folle prairie d’automne sur le ciel bleu de son parka. Bientôt elle aurait chaud… Elle se déshabillerait… Francis n’aimait rien tant que le déshabillage progressif de la belle blonde. Si elle avait froid aux mains le matin, elle n’avait pas froid aux yeux ensuite. Elle profitait de la chaleur de l’arrière-saison, disait-elle, et de la solitude de la montagne. Dès que la température le permettait, c’est à dire à chaque balade, même en octobre dans cette région privilégiée, elle se dénudait entièrement. Enfin presque. Elle gardait juste un de ces petits strings modernes qui ressemblent à un bout de ficelle. Ah ! Francis aurait donné n’importe quoi pour assister à pareil spectacle et là, il était payé pour l’accompagner. La vie a parfois de ces luxes !

 Départ au petit matin froid près de la Chapelle de Clausis

Départ par un petit matin froid près de la Chapelle de Clausis 

Malgré son émoi, Francis refusait l’idée même d’être amoureux de la créature de l’est. Car c’était une créature, oui ! Et bien plus qu’une créature, c’était une sacrée personnalité. Une beauté trop extrême et un caractère trop bien trempé pour lui. Francis, l’homme des montagnes, l’accompagnateur des bois, le coureur de chamois… Bon, dans son jeune âge, le coureur de jupons, aussi. Mais maintenant ? Quarante-cinq ans ridés de soleil, il n’était guère tentant pour une jeunette des villes imaginait-il. Une voix s’éleva en lui. « Pourtant la fille revient. Elle s’abonne au Queyras. Elle ne demande que toi. Bon, allez Francis, pas d’illusions… » Avec retard, comme s’il poursuivait une pensée importante, il s’exclama :

– Tu n’as qu’à mettre les mains dans les poches !

– Francis, tu sais bien que les vêtements de femme n’ont pas de poches !

« Oui, enfin, les fringues de minettes », pensa-t-il. La belle possédait un équipement digne de l’antre d’un grand couturier. Elle sortait toujours une nouvelle forme, une nouvelle couleur. Pourtant, les vêtements de montagne n’offrent pas une si grande variété. Eh bien pour elle, si ! Elle en trouvait. Elle allait en acheter en Italie. Elle s’en faisait couper. Ou alors, elle multipliait les épaisseurs. Trois ou quatre pulls moulants ne lui faisaient pas peur… Au grand bonheur de Francis ! Mazette, quelle paire de lolos ça lui faisait !

– Dis Francis, y fait pas chaud ! Brrr… À peine quelques degrés !

– Tu plaisantes ! Il faisait moins cinq à Molines, alors ici ! Moins huit, au minimum, tant qu’il n’y a pas de soleil !

Ici… Ils se trouvaient sous la chapelle de Clausis, à deux mille quatre cents mètres d’altitude. Francis les avaient montés dans sa vieille guimbarde, une AX de cauchemar, sur la route de l’ancienne mine de cuivre. Éva jeta un coup d’œil circulaire. Elle appréciait la vallée. Comme tout le Queyras, d’ailleurs, ce mélange de rochers et de mélèzes, de prés secs et d’eau. Elle appréciait la rugosité de l’automne. La nature pelait la montagne comme pour en montrer la véritable texture. Juste face à eux, sous la crête des Chalanches, se donnait un délire de rouges, de jaunes et de gris soulignés par le vert sombre de quelques pins cembros. Une beauté qui tenaillait le cœur d’Éva. Elle jeta un coup d’œil sur son compagnon qui s’impatientait. Enfin, son compagnon. « Éva, tu tombes amoureuse ? Peut-être un peu… Bon allez, on y va… »

– Je suis prête !

Francis l’aida à mettre son sac à dos. Quelques kilos à peine. Pas besoin de s’encombrer pour une journée de marche. Le sac de Francis contenait tout ce qui pèse : eau, casse-croûte, divers éléments de sécurité, un drap en éponge pour le bain de soleil du milieu de journée. Le sac d’Éva ne contenait rien car elle portait tout sur elle. Elle rit à la perspective d’ôter une à une ses épaisseurs, à chaque fois bon prétexte pour s’arrêter. Quant à la grande pause-soleil… Ouh ! Y penser lui hérissait le poil ! Quel plaisir sensuel que d’offrir sa peau à l’air ténu de la montagne… L’illusion d’un monde virginal… Un désert humain, peuplé juste d’elle et de Francis…

Il avait un côté Robinson des montagnes qui ajoutait à l’ambiance… Et un cœur d’or qui la réconfortait. L’homme d’apparence simple, bien plus riche qu’il ne paraissait de prime abord, lui ouvrait l’âme, oui, c’était l’expression qui convenait. Elle n’aurait pas apprécié la montagne à ce point sans lui. Il avait l’art d’attirer son attention sur une beauté ici ou là… Un rocher, une association entre deux arbres, la texture d’une paroi semblable à celle d’une souche, et bien d’autres choses encore. Il lui renouvelait le regard.

Il était parti de son pas tranquille à la lenteur trompeuse, une lenteur qui s’avérait rapidement la limite du rythme qu’Éva pouvait assurer. Comme s’il avait été dans son corps et dans son cœur et qu’il en connût intimement les possibilités, il ajustait sa foulée à la perfection. Elle aimait bien marcher avec lui. Sentiment de sécurité et de respect. Il l’aidait à donner le meilleur d’elle-même sans jamais la brusquer mais sans céder non plus à de soi-disant fatigues qui s’avéraient des caprices de « fille du métro », comme il disait en la chicanant. Elle accéléra juste un peu pour se porter à ses côtés. Ils cheminaient sur une route empierrée assez large pour y marcher à trois ou quatre de front.

– Alors Francis, tu m’emmènes dans un lieu secret et peu fréquenté ?

[> épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]