Romandie.com
 
Créer un blog | Noter ce blog | Signaler un abus
 
| Autre blog ? >>  

PHOTOS DU QUEYRAS, randonnées, lieux, récits

Photos, textes et infos sur le Queyras

      
     Bouchet    Bouchet   Bouchet

   Aucune photo ni texte n'est libre de droit (mentions légales).
Attention : adhérent piratagir
Retrouvez toutes mes photos pour les voir ou/et les acheter sur la galerie Arana.
Visitez mon blog d'auteur photographe : Photo nature : l'âme de la Terre.
Didier Vereeck, auteur photographe et auteur de l'écrit, membre du Réseau Focalis
  


FOCALIS, LES AUTEURS PHOTOGRAPHES


Avec ce court billet, je ne vais pas cette fois vous parler du Queyras mais d'une initiative plus qu'intéressante à laquelle je participe : le réseau Focalis, réseau d'auteurs photographes. Le but d'un tel réseau est de construire de la valeur ensemble, de développer la photo d'auteur et d'aboutir à un label de qualité.

Un site sera ouvert avant l'été et vous pourrez alors découvrir la richesse, la qualité et la diversité des photos des auteurs Focalis. Le site présentera également des articles sur différents sujets. À terme nous serons présents dans divers événements et j'aurai certainement l'occasion de vous donner d'autres nouvelles.

 

En attendant j'en profite pour vous présenter l'un des photographes du réseau, situé à Grenoble mais qui vient souvent en Queyras, et propose également des photos : Guillaume Laget.

Clic/agrandir

> Galerie Queyras de Guillaume Laget

 

Même si notre site n'est pas encore ouvert, le réseau Focalis est déjà très vivant et divers articles sont disponibles sur le net. Pour vous faire une idée rapide, je vous conseille de consulter cette page qui est une sorte de mini-vitrine, et donne le lien vers les autres articles :

> Réseau Focalis, la diversité en action !

Merci pour vos commentaires

> ACCUEIL


Christophe Sidamon-Pesson et Michel Blanchet : L’Autre Versant


 

Sur mon blog d'auteur-photographe, je présente le livre de Christophe Sidamon-Pesson, avec des textes de Michel Blanchet. Christophe est bien connu comme photographe dans le Queyras : il habite à Ceillac. Michel est connu comme conseiller scientifique du Parc Régional du Queyras, et entre autres pour avoir créé la Crypte, le mini musée géologique du Parc. Les deux auteurs nous montrent une vision différente du Queyras, qui ne dépaysera pas ceux qui ont l'habitude randonner seul.

Les aspects scientifiques ne sont pas oubliés et les photos animalières font toujours la part belle à l'ambiance, comme avec la photo ci-dessus d'une jeune chouette chevêchette.

> [Livres photos] L’Autre Versant
> Site de Christophe Sidamon-Pesson

> ACCUEIL
 


Des sentiers pour la nature


Sentier du lac de Clausis, récemment refait magnifiquement par le Parc Régional Naturel du Queyras. Clic/agrandir

Depuis les années soixante-dix environ, on a compris l'importance des chemins en montagne. Plus le chemin est bon, moins les gens sont tentés de s'en écarter. On remarque même, quand le chemin est suffisamment large, que bien des randonneurs font leurs pauses en s'asseyant au bord du chemin, profitant de la différence de dénivelé induite par le creusement du sentier.

On peut observer assez facilement dans les vallons où le chemin se perd, et où les gens circulent partout donc, que les animaux sont plus farouches, preuve qu'ils sont davantage dérangés. En fait, la faune en général s'adapte aux randonneurs sur sentier, ce qu'elle ne peut pas faire s'ils vont partout. Elle disparaît aux heures de passage, réapparaît le reste du temps. Un bon moyen de voir des animaux est d'ailleurs de décaler ses horaires : plus tôt ou plus tard.

Le bon chemin dans un vallon évite également le piétinement. Or, c'est lui qui est responsable de bien des dégâts et de la disparition de certaines espèces de fleurs. Vous me direz : il y a tout de même de la place, et les gens ne peuvent pas tout piétiner. Ce n'est pas si évident tant certains vallons sont étroits. De plus, en cas d'absence ou de mauvais chemin, la circulation se fait en général au plus bas, dans la zone la plus humide. Les nouveaux chemins évitent en général les points bas, afin de préserver la flore qui requiert de l'humidité.

Tracer un bon sentier permet de contourner les zones humides ou certaines stations qui abritent des espèces protégées et fragiles. Rien n'empêche le public averti d'aller voir, sans dommage car la plus grande partie des randonneurs ne le fait pas. C'est mieux qu'une interdiction.

À travers ces explications, on comprend l'intérêt de ne pas sortir inutilement du sentier (particulièrement en forêt et dans la partie supérieure des vallons). Si on veut, on peut, mais si on veut pouvoir garder cette possibilité, il ne faut pas en abuser. Dans les zones sensibles, les autorités peuvent être amenées à interdire le hors-sentier, voire l'accès même sur le sentier. Il s'agit de préserver des espèces qui pâtissent beaucoup du dérangement, comme tétras (petit et grand), lagopède, gelinotte, bartavelle, lièvre variable.

Il convient toutefois de relativiser dérangement et piétinement. Dans la plupart des cas, le premier provient des chiens : chiens errants, chiens du berger, et plus rarement chiens des touristes ; et le second, des moutons.

Crête Curlet à Saint Véran : l'absence de chemin marqué abouti à la destruction progressive de la crête. Clic/agrandir

Dans les pentes, un bon chemin dissuade les randonneurs de prendre des raccourcis. Même si c'est interdit, et bien connu comme néfaste, beaucoup de randonneurs peu scrupuleux s'y adonnent à qui-mieux-mieux. Plutôt que de faire une impossible police, il est préférable de faire un chemin si bon que le couper est peu attractif. Le bon chemin canalise également les eaux de pluie, aussi faut-il prévoir la possibilité à l'eau de s'en écouler à des endroits judicieux. Quand le chemin est peu marqué, le ravinement se produit à peu près partout.

On le voit, un bon chemin a de multiples vertus. On peut y ajouter la sécurité, bien que ce dernier point soit relatif car rassurés, certains touristes ne s'équipent pas suffisamment. Même sur un excellent sentier il est impératif d'avoir de bonnes chaussures. Aussi bon soit le chemin, il y aura toujours des pierres ; en outre, on peut toujours mettre le pied en dehors du chemin, en croisant un groupe de randonneurs par exemple ; enfin, on sortira tout de même du chemin, au pique-nique par exemple ; et les enfants courront partout.

Seulement voilà : refaire un chemin est un travail long et pénible, coûteux en temps-homme. Peu de communes ont les moyens de le faire. Saluons donc les Parcs en général et le Parc du Queyras en particulier pour ce travail utile. On notera sur la photo en tête d'article que le travail est particulièrement bien fait. Le chemin est bien tracé, régulier et d'une largeur suffisante sans être excessive. Il y a de quoi méditer, à l'heure où les Balcons du Mercantour (Balcons du Mercantour, une folie ?) sont tracés à la chenillette et à l'explosif !

Cerise sur le gâteau, un chemin qui serpente est esthétique en photo et donne du charme à certains vallons monotones et aux passages en forêt ! Et bien entendu, un bon chemin incite à randonner, y compris des publics peu aguerris, qui seront peut-être demain les meilleurs défenseurs de la nature et des sites.

Merci pour vos commentaires

> ACCUEIL


Balade sensorielle (9 et fin)



« Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel… » Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8]

Après la révélation du vrai regard, Éva avait questionné Francis sur sa manière de faire des photos. Il était carrément bavard ! Il continuait
– Je ne me fie pas à la lumière ou au projet d’aller à tel ou tel endroit. Si je le fais, c’est le fiasco. Quand je me laisse guider par la chaleur au centre du front, je fais des photos qui m’étonnent moi-même. Je découvre des endroits dans des lieux que j’ai l’impression de connaître comme ma poche. Je n’ai pas besoin de me soucier de la lumière parce que je suis certain d’arriver au bon moment.
– C’est magique.
– C’est la réalité de qui se concentre sur le fait de regarder.
Éva sourit, espiègle.
– Francis ! De qui se concentre sur le fait de regarder et aussi de qui se rince l’œil sur une fille étalée devant lui !
Ils éclatèrent de rire.
– Mais ça pourrait me troubler. Si j’avais des vues sur toi au lieu de me contenter de ta vue.
– Bien dit.
– Et pour la montagne, c’est pareil. Les gens, touristes ou locaux, abordent la montagne pleins d’envies. Ils ont des vues. Ils savent tout, projettent tout, veulent absolument aller à tel endroit pour telle raison, marchent toujours de la même manière, en général le plus vite que leur forme le permet. Ou au contraire, le plus lentement possible. Après, ils se vantent de leurs exploits ou vantent leur manière de faire. « Moi, je connais la montagne », semblent-ils dire. Mais la montagne ne les connaît pas. Ils ont tellement d’envies que même si elle le voulait, la montagne ne pourrait pas se glisser en eux.
– La montagne se glisse en toi, Francis ?
– Comme en toi maintenant, Éva. La montagne t’emplit. Tu sens, tu entends et tu vois des choses que tu n’aurais jamais perçues autrement.
Éva s’abandonna à ses nouvelles perceptions, ses nouvelles vérités. Les yeux fermés mais l’œil ouvert, en quelque sorte, elle avait l’impression de mieux voir que jamais. Il s’agissait plutôt de voir-entendre-sentir en même temps. Elle sentait le regard de Francis posé sur elle. Elle aurait juré pouvoir le suivre à la chaleur qu’il déclenchait à tel ou tel endroit de son corps. Quand il regardait ailleurs, elle sentait de la fraîcheur. Elle eut un sentiment de légèreté.
– Tu regardes l’aigle, Francis ? Incroyable ! Les yeux fermés, je sais ce que tu regardes. Et là, il y a un truc rigolo qui vibre.
– Ouvre les yeux et regarde sur ta droite.
Un oiseau tout noir lançait une ritournelle en faisant vibrer sa queue rouge et noire. Amusant, l’oiseau. Encore plus amusant de l’avoir perçu les yeux fermés, dans le regard de Francis. Sidérant, même ! Les yeux à nouveau fermés, elle s’abandonna aux perceptions de Francis. Elle comprit qu’elle n’avait jamais écouté, senti, vu. Il lui ouvrait des univers insoupçonnés. Le tout, les yeux clos ! Il percevait tout bonnement trois ou quatre fois plus de choses qu’elle ! D’émerveillée, elle devint admirative. Puis le désir l’envahit. Elle commença à se troubler.
- Ne t’inquiète pas, c’est normal. Quand tes sens s’ouvrent, une excitation monte. C’est trompeur et ce serait dommage de consommer. Car aussitôt, les perceptions retombent.
– Ah…
Éva se sentait déçue. Si Francis avait voulu profiter de la situation, il n’aurait eu aucun mal. Elle en était à le souhaiter. Elle avait préféré des relations platoniques mais on n’est pas de bois…
– Mais alors, tu lis dans mes pensées ?
– Non, dans ton corps. Je le ressens comme je perçois la montagne. Si tu as mal au ventre comme tout à l’heure, je le sens. Si tu as envie de courir, je le propose. Si tu t’excites, je le sens aussi.
– Et alors ?
Il lui sourit. Un ange, point.
– Je me contente d’attendre. Contente-toi de sentir l’excitation comme une euphorie de tout ton corps qui découvre l’intensité de ses perceptions, n’en fais pas une histoire de désir.
– Je comprends pourquoi tu parles de la nature d’une manière tellement sensuelle.
– C’est la perception qui est sensuelle !
Ils restèrent silencieux. Éva se régalait à se bercer dans les perceptions de Francis, les yeux fermés ; ou dans les siennes, elle ne savait pas trop. Elle avait l’impression de s’immerger dans un bain perceptuel. Elle ressentait une volupté brute, totale, jamais atteinte. Un nirvana intérieur.
Éva se réveilla. Pas de Francis. Il ne risquait pas d’y en avoir ; elle ne prenait jamais d’accompagnateur. Elle fut presque surprise de se trouver habillée. Elle cligna des yeux. Un aigle volait au-dessus. Un rouge-queue noir faisait trembler sa queue sur le rocher à droite. Curieux rêve, nourri de perceptions réelles. Elle s’étira, profita du soleil incroyable de l’arrière-saison. Les ombres s’allongeaient démesurément. Elle aurait bientôt froid.
– Plus assez de lumière ! On rentre ma belle, si tu veux !
La voix d'Alex, son mari, sonnait étrangement. Elle lui raconta son rêve. Il éclata de rire. À travers son rêve de Francis, elle lui racontait leur rencontre ! Alex lui avait ouvert les sens et peu de temps après… ils s’étaient mariés. Pas mal pour une jeune femme qui prétendait avoir choisi une relation platonique avec le photographe qui lui montrait la montagne !

FIN

Merci pour vos commentaires

> ACCUEIL


Ceillac : Lac et col de Clausis


Vallée du Cristillan, départ de la balade. Clic/agrandir

Un lac accessible sans trop d'efforts (440 mètres) et pourtant peu fréquenté, cela existe, même en Queyras : le lac de Clausis, sur la commune de Ceillac. Il est possible que la longue remontée du vallon de Cristillan par une route très étroite (6 km) dissuade certains touristes, et le manque de réputation du lac les autres. Honnêtement, il ne s'agit pas du plus beau lac du Queyras mais la balade est cependant charmante.

Le parking (les Claux, à 2000 m) a des petites allures de bout du monde. Par rapport à d'autres lieux du Queyras, il y a quelque chose de sauvage, une ambiance un peu Ubaye, la vallée voisine. Il est vrai que le triangle Tête de Girardin - Crête de la Blavette - Pic de Farneireta représente un secteur de plus de 50 km2 quasi-désert, à peine pénétré par de rares chemins. C'est dire si le vallon de Clausis, qui se situe en plein cœur, est préservé, d'autant plus que le versant Ubaye n'est plus pâturé.

Lac de Clausis, col, vallon et Longet. Clic/agrandir

La montée au lac est devenue facile depuis que le Parc Régional du Queyras a refait le chemin. Les mauvais éboulis ne sont qu'un souvenir. Clausis est un ancien petit cirque glaciaire suspendu au-dessus de la vallée du Cristillan. Le lac est défiguré par une cabane verte en métal et il vaut mieux le dépasser pour déjeuner dans le vallon, par exemple au pied du ravin de Clausis. Les plus courageux le remonteront jusqu'au col des Ugousses, voire la Roche Noire (délicat).

Le plus sage est de monter tranquillement au col de Clausis (2765) par le chemin du Parc. Côté Ubaye, des replats herbeux permettent de s'installer confortablement, sous les rochers impressionnants du Péouvou, et face au Bric de Rubren et à la Tête de Malacoste, avec également une belle vue sur le vallon de Mary et le Chambeyron.

La descente est facile et rapide. Un détour intéressant est de suivre la crête aérienne jusqu'au Longet (2965) puis d'emprunter un bout de la crête du Rissace afin de redescendre dans le vallon escarpé.

Dénivelé 400 mètres pour le lac, 800 pour le col et 1000 pour le Longet.

Merci pour vos commentaires

> Voir la galerie Lac et col de Clausis (36 photos)

Photos faites un 19 juillet, un 13 septembre et un 27 octobre

> ACCUEIL


Balade sensorielle (8)


Clic/agrandir. Regarder avec le troisième œil permet de voir et sentir autrement…

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 9]

 

– Ta façon de regarder, Francis… C'est vraiment particulier. Tu regardes sans intention, c'est ça ?

– Presque

– Alors ? C’est quoi, exactement ?

– Je suis présent au fait de regarder, et non à ce que je regarde. Toute la différence est là.

Devant l'air ahuri d'Éva, il poursuivit tranquillement.

– Si j’avais été présent à ce que je regarde, quand tu t’es déshabillée j’aurais eu un regard concupiscent.

– Je n'aurais pas aimé, mais je sens quand même ton désir, parfois.

– Je ne suis pas de bois ! Mais nous avons continué tous les deux parce que mon désir vient après. Comme la montagne. Je la regarde, je suis attentif au fait de regarder. S’il y a désir d’aller à tel ou tel endroit, il ne vient qu’après. Avant, il y a l’intensité.

Éva se souvenait de leurs balades et des curieux enseignements de Francis. Oui, quand on se concentre sur le fait de regarder, ce qui vient en premier est l’intensité. Ensuite naît l’émerveillement. Et après, vient l’admiration. Et ça, c'est un sentiment plus humain. C’est là où le désir se manifeste. Quand on passe de l’émerveillement à l’admiration, on perd l'innocence. La question d'Éva jaillit et sa voix cristalline s'éparpilla dans les rochers.

– Pour les autres sens, c’est pareil ?

– Non, les yeux commandent. Si tu regardes sans penser à rien d’autre que regarder, tu libères ton cerveau et les autres sens s’en donnent à cœur joie.

– Il n’y a pas besoin d’écouter en se centrant sur le fait d’écouter, par exemple ?

– Essaye !

Éva se concentra sur ses oreilles. Elle écouta. Pas de ruisseau, ici. Juste le vent et divers bruissements d’origine indéterminée. Les yeux fermés, elle tenta d’écouter davantage. Elle avait l’impression de perdre quelque chose.

– Éva, ouvre les yeux. Retrouve le regard et écoute à partir de lui.

Quelques instants après, elle s’exclama, excitée comme une gamine.

– Ça alors, c’est incroyable ! J’entends bien plus de choses ! Même de l’eau ! Les ruisseaux de la vallée ! Des oiseaux !

– Pourtant, il n’y en a guère en cette saison. Tu as entendu un rouge-queue noir. Quant à l'eau, c'est justement à force de la regarder que j'ai appris tout ça. La transcendance de l'eau ouvre à des perceptions insoupçonnées…

Clic/agrandir. La transcendance de l'eau ouvre à des perceptions insoupçonnées…

– J’ai l’impression de pouvoir entendre le glissement de l’aigle royal !

Francis lui fit signe de regarder au-dessus d'elle. Un aigle passait. Intuition ou réalité ? Avait-elle vraiment entendu l’aigle voler ? Ça paraissait inconcevable.

– Francis, tu ne me feras pas croire que j’ai entendu l’aigle voler ! Et toi, tu l’avais vu avant ?

– Non, je l’avais perçu. Quand tu te centres sur le fait de regarder, tu te vides le cerveau. Tu regardes alors vraiment, avec tous tes yeux.

– Tous tes yeux ! Tu en as combien !

– Juste trois, comme toi…

Éva avait compris. Trois ! Regarder avec le troisième œil ! Alors on entend plus de choses, on sent plus de choses, l’intuition avertit du passage d'un aigle. On se se sent s’élargir…

– Tu m’as permis d’ouvrir mon troisième œil et je perçois la montagne comme jamais ! Incroyable ! Ça me chauffe la tête, ton histoire !

Clic/agrandir. Quand on se laisse regarder, le moindre détail devient tout un paysage…

– Toute la tête ?

– Francis, tu te moques !

– Non, je suis sérieux. Est-ce que ça te chauffe toute la tête ou seulement une partie ?

– Heu… Non, pas tout… Seulement le front, en vérité.

– Tu vois, quand tu regardes comme on dit, ton front chauffe, ton troisième œil entre en action. Maintenant tu sais comment je m’oriente et comment je fais mes photos. Par exemple, tu me demandes de choisir les balades. Je regarde une carte, pourtant je connais tous les endroits pas cœur. Mais au bout d’un moment, un lieu m’attire. Je sens un peu de chaleur entre les deux yeux. Alors je dis : demain, on va là. Après, sur place, quand on arpente le coin, comme ce matin ou comme on le fera tout à l’heure, je me fie à la même sensation de chaleur pour aller à droite ou à gauche. Évidemment, pour que ça marche il ne faut pas se poser de questions…

Suite et fin la semaine prochaine… 


Le mélèze et le pâturage


« Le moindre ressaut dans une paroi et le mélèze pousse, semblant défier la gravité et l'entendement ». Clic/agrandir

Le mélèze est un conifère à feuilles caduques, c'est-à-dire qu'il perd ses feuilles de manière saisonnière (les autres conifères les perdent par cycles, il en reste toujours sur l'arbre). Cette propriété embellit les automnes d'une couleur or caractéristique. Mi-octobre, le spectacle est à son comble.

Le mélèze est par ailleurs un arbre très résistant qui prospère dans les faces nord et dans les faces escarpées souvent à l'ombre du fait de leur pente et de leur hauteur. Il n'aime pas le brouillard et l'humidité stagnante, aussi se trouve-t-il dans les Alpes internes principalement, toutes régions protégées des vents d'ouest. Le moindre ressaut dans une paroi et le mélèze pousse, semblant défier la gravité et l'entendement.

Le mélèze démarre vers 1500 mètres d'altitude et grimpe jusqu'à 2400 mètres. On peut observer que la plupart du temps le mélezein s'arrête vers 2000 mètres, mais que des arbres isolés se développent ici ou là, généralement sur des escarpements. Pourquoi pas une forêt continue entre 2000 et 2400 mètres ? Tout simplement à cause du pâturage.

Au-delà de 2000 mètres le mélèze ne subsiste plus que sur les ressauts, ici et là. Clic/agrandir

Depuis le Moyen Age, l'homme fait pâturer les bêtes en altitude, réservant la moyenne montagne aux prairies. Au début, les troupeaux étaient cantonnés dans les pelouses naturelles, au-delà de 2400 mètres d'altitude. Progressivement, l'homme a défriché voire brûlé la partie haute de la forêt pour augmenter la surface des pâturages. Cette conquête de surface a été rendue nécessaire par le développement de la transhumance dès 1300, devenue une véritable activité commerciale vers 1500 (troupeaux de moutons hivernant en Provence et passant l'été en montagne).

Au fait, pourquoi 2000 mètres ? Tout simplement parce que c'est souvent le haut des pentes. Donner cette altitude est une commodité de langage, il vaudrait mieux dire : « en haut des pentes ». L'homme laissait les versants en mélezein et utilisait le vallon pour la pâture.

Après la Révolution industrielle, du fait de l'exode rural, les prairies de moyenne montagne furent peu à peu abandonnées et l'activité économique s'est resserrée autour du pâturage, entraînant du surpâturage. Nous reviendrons dans d'autres articles sur les méfaits du surpâturage. Pour l'instant, contentons nous d'observer ici et là les mélèzes isolés, témoins d'anciennes forêts. Avec le recul du pâturage en différents endroits, on observe clairement le mélèze repartir à l'assaut des hauteurs.

Le mélèze repart à l'assaut des hauteurs, ici dans l'alpage de la Montagne du Viso. Au fond, le Mont Viso. Clic/agrandir

Le promeneur peut facilement observer que le paysage de montagne change et que la forêt gagne du terrain. Cependant, le mélèze ne repousse pas partout, la pâture laisse souvent place à une lande stérile qui mettra beaucoup de temps à devenir un mélezein. Le paysage que nous connaissons disparaîtra-il avec l'abandon progressif des pâtures ou faut-il les maintenir ?

On voit à travers cette interrogation que la protection de la nature comporte une dimension humaine. D'un côté l'intérêt du promeneur rejoint celui du berger, le pâturage permettant les espaces dégagés que le randonneur apprécie, d'un autre le protecteur de la nature qui est souvent le même que le randonneur voudrait plus de protection. Ce que nous appelons protection de la nature est donc un arbitrage entre la vraie nature (souvent d'épaisses forêts), celle héritée de l'activité humaine et celle que nous apprécions…

Merci pour vos commentaires

> ACCUEIL 


Balade sensorielle (7)


« Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… ». Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 8, épisode 9]

Ils restèrent des heures, ou peut-être seulement des minutes, à s’abreuver de beauté. Un long moment après, Francis prit les choses en mains.

– Viens. Tu as froid. Je connais un endroit au-dessus du lac bourré de rochers voluptueux et à l’abri du vent. Avec la réverbération du soleil sur les rochers, tu auras même trop chaud !

Elle avait envie de garder le silence mais le moment était trop intense. Francis la regardait comme s’il savait qu’elle allait parler, lui le silencieux. Il l’invita à marcher en papotant, au lieu de lui intimer le silence. Elle ne se fit pas prier.

– On est arrivés ?

– En gros. Comme d’habitude, on va arpenter les alentours. On pourra aller au deuxième lac juste au-dessus puis se promener entre les rochers polis par les glaciers. On redescendra par le col de Saint Véran et le rif de Rafanel.

– Ça fait une balade courte.

– Éva, pourquoi ne pas profiter de la saison déserte pour faire les balades courtes envahies par les touristes l’été ?

– Oui, bonne idée mais… je sens une autre raison ?

– Ben… Euh… apprendre à regarder sans avoir besoin de balades immenses. La performance physique n’a rien à voir avec les possibilités contemplatives.

– Une mise en condition par l’effort est quand même utile, non ?

– D'accord Éva mais pas besoin de se crever à l’effort !

– Tu as raison. D’ailleurs je sens la montagne bien plus vite qu’avant. Tu m’as ouvert à la volupté de la montagne. Tu es un poète.

– Tu parles ! Je ne dis presque rien. Je ne trouve pas de belles formules.

– Pour moi, la poésie ne tient pas dans des belles formules. C’est une manière de m’ouvrir le cœur. Ta manière de me regarder, de regarder la montagne. D’attirer mon attention sur telle ou telle chose. Au lieu de me réciter les sommets comme bien des accompagnateurs, tu attires mon attention sur des blocs de rochers et tu me demandes ce que je vois.

– Et justement, tu vois ou tu sens.

– Oui, mais Francis, je connais ta façon de regarder maintenant.

– J’essaye de transmettre ce que je vois. Pour moi, la montagne est une amante extraordinaire… Tiens, on est arrivés.

Francis était bien content de ne pas aller plus loin dans la conversation. Il avait désigné à Éva des rochers doux. Un vrai tableau sensuel. Il resta silencieux. Il ne restait plus qu’à s’installer confortablement. Le rite était simple et connu. Enlever les sacs à dos, étendre drap de bain et fourrure polaire pour s’asseoir ou même s’allonger. Chacun de leurs gestes était une préparation à accueillir la beauté de l’univers en soi. Francis avait le don de transformer Éva en éponge. À croire qu’il savait comment s’y prendre pour donner de l’espace à ses sens. Aussi Éva s'appliquait à ces petits riens, ces regards, ces silences.

Son oreille lui paraissait plus grande, plutôt que plus fine. Ses yeux semblaient englober plus de paysage. Sa peau se diluait pour accueillir, au-delà des souffles de vent et de la chaleur du soleil, mille autre sensations indéfinissables en provenance des herbes jaunies par l’automne, des mélèzes en manteau de velours d’or, des eaux qui courent et qui gargouillent, des roches douces ou rugueuses.

Elle avait l’impression d’entendre battre le cœur de Francis et de sentir en même temps le pouls de la terre. Les rochers qui les entouraient, polis par les glaciers, parlaient de la longue histoire du massif et pourtant, tout ce temps paraissait n’être qu’hier. Sous des dehors un peu rustres, à l’image de la montagne, Francis découvrait une nature d’elfe rieur qui l’emmenait promener dans les espaces improbables ou la réalité des anges rejoint celle des hommes.

Éva avait la sensation persistante de prendre un bain de volupté. Elle se demandait parfois si elle n’exagérait pas de se déshabiller aussi promptement et de rester quasi-nue. Elle ressentait la nature dans la moindre de ses fibres. Elle ne savait si Francis avait une sensibilité aussi exacerbée que la sienne, s’il s’amusait chaque jour autant de ses sens. Elle ne savait rien de Francis. Sauf qu’avec lui, elle jouissait de la nature. Il élevait sa perception à un niveau d’une subtilité qu’elle ne soupçonnait pas auparavant. Et ça, c’était merveilleux et inestimable.

Éva soupira. « Dans notre monde de fou, vivre une telle débauche de sensations de nature, c’est incroyable ». Elle se tut, même intérieurement. Elle ne trouvait pas de mots pour dire son bonheur. Elle comprenait pourquoi Francis parlait peu. La poésie n'était pas dans ses mots, elle émanait de lui. Elle lui fit part de ses réflexions.

– Alors Francis, d’où tu tiens cette « émanence » de la poésie ?

– De mon regard, peut-être.

– Tu veux dire, de ta façon de regarder ?

La suite la semaine prochaine…


Furfande, le vallon aux 4 cols


 Le lac du Lauzon, une des petites merveilles du Queyras quand il n'est pas asséché. Clic/agrandir

Plus qu'un vallon, Furfande est un alpage du Queyras calcaire. C'est une sorte de plateau vallonné et en pente suspendu au-dessus des gorges du Guil. Divers cols tous plus faciles les uns que les autres y donnent accès : on a l'embarras du choix. Cerise sur le gâteau, un bon marcheur peut les visiter tous dans une journée.

L'accès que je préfère est celui des Escoyères (depuis la combe du Queyras, après le pont de Bramousse). Certes, la montée en voiture n'est pas facile, il vaut mieux être à l'aise au volant et disposer d'une petite voiture tant les épingles sont serrées, mais le village et ses alentours forment sans doute l'un des plus beaux sites du Queyras. Quel charme !

L'élégant alpage de Furfande. Clic/agrandir 

Ensuite l'accès au vallon se fait en une heure via le col de la Lauze (400 mètres de dénivelé). Il faut moins d'une heure trente pour monter au col de Furfande (500 mètres de dénivelé), qui ménage une vue superbe sur la vallée d'Arvieux et l'Isoard. Ensuite on peut redescendre vers les Granges de Furfande puis les Chalets et visiter le lac du Lauzon, parfois à sec à l'automne (compter une petite heure depuis le col, 500 mètres de dénivelé). L'endroit est sublime et vaut le détour.

Le randonneur peu entraîné redescendra alors (retour en moins d'une heure trente, une longue traversée puis 500 mètres de descente). Le randonneur entraîné peut monter au col Garnier (trois quart d'heures depuis le lac, 280 mètres de dénivelé) puis contourner le Garnier et aller au col du Lauzet via le vallon de la Valette (une heure).

Le lac du Lauzet au coucher du soleil. Clic/agrandir 

Il ne reste plus qu'à admirer le lac du Lauzet au coucher du soleil et revenir au pas de course jusqu'au parking (deux heures maxi). Le tour complet est une randonnée facile de moins de sept heures. On peut aussi y aller autant de fois que de cols. Bref, beaucoup de possibilités pour un bien petit alpage.

> Furfande à l'automne, galerie de 36 photos

À vos commentaires !

> ACCUEIL


Balade sensorielle (6)


 « Il photographie la montagne comme une femme nue… » Clic/agrandir

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 7, épisode 8, épisode 9]
 

– Francis, j’ai trop chaud ! Tu vas me faire transpirer !

Ils s’arrêtèrent, elle enleva une épaisseur puis deux. Elle se débarrassa du pantalon.

Francis admirait ses jambes. En prolongement, la tête des Toillies, fière, altière même, formait le contrepoint austère et indispensable à tant de beauté. Éva rangea ses affaires dans son sac à dos puis se ravisa. Finalement, elle quitta le reste.

– Tu n’as pas froid ?

Une salve de frissons suffit comme réponse. Une troupe de lagopèdes s’envola, accompagnée de leur étrange rire. Leur blancheur disait tout de la candeur d'Éva, la belle nue dans la sobriété. Elle s'écria, comme pour s'excuser :

– Avec toi, j’aime bien être nue. Ça aiguise ton regard. Et je sens mieux l’air, je vibre de la montagne et de l’air du temps.

Francis comprenait la curieuse créature qui l’accompagnait. Bien avant de la rencontrer, il s’était mis nu au soleil en des lieux déserts pour le simple plaisir de sentir la montagne, liberté d’Adam en accord avec le souffle de virginité des espaces d’altitude. Elle passa un short et un top qui à eux deux n'auraient pas servi de culotte à une gamine. Ils repartirent d’un bon pas, le regard de Francis empli des frissons qui faisaient tressaillir la peau d’Éva.  Elle avait ouvert son cœur de poète. Il sut ce qu’il devait faire. Mystérieux, il glissa :

– Tu vas bientôt observer ta propre peau grandeur nature.

Éva ne répondit pas. Francis révélait en elle une volupté oubliée. Avec les hommes, elle n’avait pas connu l’innocence qui était pourtant sa plus grande demande. La volupté à peine éveillée, l’émotion était transformée en sensualité puis en affectif et en sexualité. Avec Francis, c’était tout autre chose. Ils avaient choisi de ne pas consommer. Elle n’était pas dupe. Elle savait pertinemment qu’il suffisait qu’elle donne le signal pour que la trêve prenne fin. Elle comprit que c’était un choix, de refuser l’intimité, le meilleur choix possible dans la situation actuelle. Probable qu’une relation autre que leurs désirs en suspens les décevraient. C’était un choix, encore fallait-il s’y tenir. Elle se félicita de se l’être réitéré.

Pour le coup, elle retrouva une sensation propre à ses randonnées avec Francis : elle se sentit s’élargir. Elle avait l’impression que sa peau repoussait son enveloppe habituelle. Chacun de ses pores dialoguait avec l’air environnant. Chaque pas lui envoyait un écho appuyé de la terre, du roc et de l’eau qui constituaient la montagne. Elle vibrait. Chaque seconde était comme le moment qui précède la découverte du plus beau des cadeaux de Noël. Chaque instant était inoubliable et immédiatement oublié. Elle n’était pas dans le passé, et pourtant chacun des moments passés avec Francis concourait à l’intensité du moment présent. Elle n’était pas dans le futur et pourtant chaque seconde s’emplissait de la joie grandissante de la découverte future de « sa propre peau grandeur nature », comme avait dit Francis.

Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant. Clic/agrandir

Elle le sentait plein de gratitude et elle savait pourquoi : elle lui permettait de retrouver sa vérité profonde. Il suffisait qu’elle le regarde de toute l’intensité dont elle était capable ou, plus facile, qu’elle se déshabille, pour qu’il ouvre des yeux bourrés d’authenticité. Elle avait l’impression de montrer son corps à un dieu naissant, un dieu qui naissait à l’instant même de l’observation, du simple fait de la contempler. En écho à son regard inouï, elle s’ouvrait à la montagne. Elle entendait le moindre susurrement de source, le plus petit caillou qui roule, le moindre souffle au long de la roche ; elle sentait la chaleur et le froid, l’onctuosité et la rugosité des surfaces. Elle se nourrissait à la matière d’automne, chaque pierre devenait vivante, divine. Elle sentait son ventre chauffer en son centre, en son tréfonds, comme si le noyau terrestre y résidait. Et pour tout cela, il suffisait d’un sésame : le regard émerveillé de Francis sur ses charmes offerts. Offerts, mais pas proposés. Toute la différence était là.

Éva, comme la montagne, s’offrait toute mais ne se consommait pas. Francis acceptait le jeu et l’éclat du divin animait son regard. En retour, Éva s’ouvrait à des perceptions nouvelles. Elle pensa aux photos de Francis. Quand elle les avait vues, elle était restée sans voix. Elle avait songé « Il photographie la montagne comme une femme nue. Comme un nu parfait, l’image de Dieu en personne ». Oui, c’était exactement ça. Francis, à travers ses photos et les balades, lui donnait à voir la montagne nue et sans fard, la terre vibrante et vivante. Une pulsation inouïe.

Après trois bonnes heures de détours divers, au gré des appels de la matière, ils allaient se reposer en un lieu choisi par Francis.

– Bientôt le casse-croûte. Mais d’abord, voilà : regarde ta peau. Le lac Blanchet et ses berges couvertes de Linaigrette. Les boules blanches, là.

Elle contempla les boules blanches caressées par le vent léger. Elle ôta son sac. Elle comprit son allusion. Elle frissonnait. Comme les boules blanches à peine agitées par un zéphyr subreptice. L’eau du lac qui ondoyait rappelait le désir qui agite les chairs sous la surface. Les herbes jaunes et sèches disaient l’intensité du plaisir qui fait craquer la peau brûlante. Les roches alentours développaient une sensualité de mamelons et de monts. Un Vénus trônait au bord de l’eau. Éva débordait de joie. Des mouvements internes d’une violence insensée la secouaient. La beauté de la nature provoquait des remous inconsidérés. Elle percevait en elle la présence de Francis comme celle de toutes les montagnes avoisinantes. Elle avait l’impression d’être à elle toute seule un univers en expansion. L’homme qui l’accompagnait connaissait les clés du big bang et il les avait actionnées. Elle soupira de bonheur…

La suite la semaine prochaine… 


Tour de France 2008 : le col Agnel


Les Hauts Forts depuis Molines

 La route du col Agnel juste au-dessus de Fontgillarde. Clic/agrandir

Le Col Agnel a été emprunté le 20 juillet 2008 par le Tour de France pour la première fois de son histoire. Les coureurs ont monté relativement tranquillement ce col de 20 km et près de 1400 mètres de dénivelé (depuis Ville Vieille). L'auront-ils pour autant savouré ? C'est peu probable, et de leur aveu, non. Les spectateurs en ont certainement davantage profité et rien n'empêche le touriste, une fois la course passée, de profiter de cette route pour être en montagne sans effort. Le sujet est tabou mais la montagne n'est pas réservée aux marcheurs, par ailleurs souvent les premiers à profiter des routes pour diverses observations ou pour rejoindre un départ de randonnée.

La route du col Agnel est intéressante à plus d'un titre. Au départ de la vallée, elle grimpe rapidement pour donner accès à Molines et à la vallée de Saint-Véran, en passant par les demoiselles coiffées. Au-dessus de Molines, elle emprunte le vallon d'Aigue Agnelle, un vallon en enfilade qui grimpe régulièrement vers le col, dégageant de beaux points de vue sur crêtes et vallée. On considère habituellement que la route du col démarre véritablement à Fontgillarde, dernier hameau, dont le nom signifie source gelée.

Les Hauts Forts depuis Molines

Les Hauts Forts depuis Molines en octobre. Clic/agrandir 

Dès qu'on commence à escalader la dernière pente sous le col, à partir de Rouchas Frach, la vue sur les Écrins se dévoile. Au sommet, on ne sait trop de quel côté regarder, entre l'imposant et magnifique Mont Viso et les lointains et majestueux Écrins. Les cyclistes regarderont avec respect le côté italien, bien plus raide et étroit. Ceux qui ont regardé le Tour à la télé se souviendront de la dinguerie que représente une descente si rapide sur une route si étroite. Le grave accident d'Oscar Pereiro Sio s'est cependant produit bien plus bas, à un endroit où la route est plus large, dans l'avant-dernier virage de la descente, au passage de Valle di Soustra.

Le touriste ou le randonneur qui aime les paysages spectaculaires sera bien inspiré de venir au col au coucher de soleil, meilleur moment pour admirer le Viso, d'autant plus que la mer de nuages envahit souvent les vallées italiennes, ici la Varaita et le Vallone dell Agnello.

Les Hauts Forts depuis Molines

Le Mont-Viso dans la mer de nuages, depuis le col. Clic/agrandir 

Le col Agnel présente une curieuse caractéristique : la présence d'un refuge, qui n'a rien d'un refuge Napoléon dont les ruines se trouvent à proximité, mais est bel et bien un refuge pour randonneurs, à 2580 mètres d'altitude. On rêverait d'un meilleur endroit pour un refuge (au bord de la route !), d'autant plus que la vue n'est pas particulièrement belle justement à cet endroit ! Hélas, si on fait le tour du Queyras, le refuge Agnel est un passage obligé, seule étape entre Saint Véran (ou le refuge de la Blanche) et la Monta (ou Ristolas), ou encore le refuge Vallante si on fait le tour du Viso (1200 mètres de dénivellé si on ne s'arrête pas à Chianale).

Du refuge, ou du col si on vient en voiture, on peut grimper relativement aisément au Pain de Sucre (3208 mètres, 450 mètres de dénivelé depuis le col). Quant au parking au-dessus du refuge, il est souvent pris d'assaut car il donne accès facilement aux lacs Foréant (autre photo ici) et Egorgéou, via le col Vieux : après 150 mètres de montée, il ne reste plus qu'à descendre jusqu'aux lacs. Même si on va jusqu'au lac Égorgéou, il ne restera que 400 mètres à remonter. Il s'agit donc d'une des balades les plus courtes qui soit, le tout pour voir deux lacs magnifiques.

Les Hauts Forts depuis Molines

Est-ce que les cyclistes voient les mélèzes ainsi à la descente ? Clic/agrandir 

> Voir la galerie complète, 36 photos prises depuis le bord de la route ou à proximité (torrents)

Merci de vos commentaires, compléments ou anecdotes.

> RETOUR ACCUEIL


À l'origine de la nouvelle Une balade sensorielle


Le Queyras est un massif que j'affectionne particulièrement. J'y suis allé pour la première fois en 1974 y faire du ski de fond, à la Maison de Gaudissard. Je me souviens encore d'une montée en pas alternatif à la Chapelle de Clausis, menée tambour battant par Roland Preis puis, lorsqu'il eut décroché, par Francis Martin. Peu de temps après, je devenais moniteur de ski de fond, mais à Névache. En Queyras, je l'ai juste été une année à Château Queyras. Les étés suivants, j'ai randonné un peu partout dans le Queyras et je suis devenu accompagnateur en montagne, sous la houlette de Gérard Gentil. Combien de tours du Queyras et du Viso j'ai accompagné, je ne sais plus…

Tout cela m'a marqué, mais deux expériences dont une bien plus précoce m'ont marqué davantage encore. Ce fut en 1967 la recherche de minéraux de cuivre à la mine de Saint Véran, expérience qui m'a décidé à commencer une collection de minéraux (la récolte de minéraux est désormais interdite à cet endroit, et depuis belle lurette). Nous dormions dans la baraque de la mine, un endroit certes plat mais en ciment ! Pour redescendre, le tri fut sévère car nous portions à dos. Il n'y a qu'une heure de marche pour rentrer à Saint-Véran, où le car pour la colo d'Embrun nous attendait, mais tout de même : je n'avais que 10 ans ! Et, quelque temps plus tard, je me souviens encore de la tête de mon père à la gare, quand il a soulevé ma valise, ou plutôt essayé !

Par la suite, j'ai souvent marché en Queyras dans la cadre de la colonie, presque tous les étés. Puis vers 1975 un défi de folie avec un copain étudiant comme moi m'a demandé pas mal d'entraînement et un brin de ténacité. Des « coups » de ce genre j'en ferai d'autres par la suite. Là, il s'agissait d'effectuer le tour du Queyras par les crêtes, en autonomie, sans jamais redescendre (nous ne mangions pratiquement que des amandes). Projet pas tout à fait mené à terme (il y a quelques passages impossibles) mais presque. J'ai beaucoup écrit de poésie à l'époque (envolée avec les ans). Il m'en est resté un goût pour le sauvage et le désert, et une sorte de connaissance intime de la montagne. Elle me paraît particulièrement sensuelle en Queyras, et c'est sans doute pour ça que j'ai écrit cette nouvelle, Une balade sensorielle.

Je l'ai écrite d'un jet en 2001, au cours d'une période de forte inspiration et au retour d'un séjour à tutoyer les cimes. Oh, pas d'escalade, seulement des balades d'automne le pas libre, profitant du fait qu'on peut passer partout. Ce n'est pas très écologique, mais je navigue la plupart du temps à vue hors sentier. Si toutefois vous sortez également des sentiers, ne le faites pas sans connaître la faune locale afin de ne pas risquer de la déranger. Bien entendu soyez particulièrement attentif à ne rien dégrader, ne pas faire rouler de pierres et ne pas accentuer le ravinement par des descentes intempestives. J'insiste sur ce respect car il serait dommage qu'une fréquentation irrespectueuse oblige le Parc à prendre des mesures de prévention et à interdire l'accès de la plupart des zones. En effet, je ne connais rien de plus enthousiasmant que la marche hors sentier.

Mais au fond, cette nouvelle se passe en grande partie sur un sentier, tant il est vrai que l'automne et sa quiétude donnent souvent l'impression d'être le natif du premier jour.

Au départ, le texte devait accompagner un livre ambitieux de photos du Queyras et puis le projet n'a pas abouti (plus tard, peut-être). L'éditeur trouvait le texte trop littéraire et les photos trop plastiques. Quelque chose de plus bateau lui aurait mieux convenu mais je lui pardonne, il s'agissait d'un grand éditeur et les contraintes marketing sont ce qu'elles sont. Je vous livre le texte aujourd'hui par épisodes. Voici le cinquième, il faudra attendre le neuvième pour connaître la chute ! Chaque publication est l'occasion de mettre en valeur une photo qui peut-être serait passée inaperçue.

Même si certains aspects sont propres à ma vie, chaque randonneur ou chaque amoureux de la montagne se reconnaîtra dans la nouvelle. Quant aux moins habitués de l'intimité des cimes, j'espère que la lecture les inspirera pour une vision différente et plus sensorielle de la montagne. Quoi qu'il en soit je livre là une de mes principales sources d'inspiration. Pour moi, la nature est comme une belle qui s'offre non pour qu'on la désire mais pour qu'on l'aime. Je ne connais pas d'autre lieu où sentir autant le souffle de l'univers (il est possible que ce soit comparable à ce que certains ressentent dans le désert). Quant on randonne seul à l'automne, par exemple, difficile de se sentir seul en vérité tant le divin est assourdissant. Le divin ou quelque nom que vous lui donniez, il y a quelque chose de fort qui vous tape dans le cœur et s'empare de vos cellules.

Être seul dans la montagne (ou éventuellement en couple) et se laisser inspirer, c'est une expérience unique que je vous conseille ! Seul ou à deux, c'est d'ailleurs un vécu différent. Quoiqu'il en soit, l'archaïque en nous se manifeste et rencontre l'universel, et on en rentre certainement plus fort et serein. Quiconque garde en lui ouverte une porte par laquelle souffle l'air de la montagne est ad vitam aeternam relié au plus beau de lui-même.

> Une balade sensorielle, épisode 1


Balade sensorielle (5)


Col de Chateau Renard

« une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair » Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

Il ne voyait pas vraiment. Il imaginait. Qu’importe qu’Éva ne l’aime pas. Rien ne pouvait remplacer le rapport sensuel et candide qu’ils entretenaient. Il était là pour lui apprendre la montagne mais c’était elle qui la lui apprenait. Elle lui demandait tellement de poésie qu’il se découvrait des perceptions insoupçonnées. Il actualisait sa vision de son amie de toujours, l’alpe. Il exprimait des trésors enfouis comme une amphore dans une épave des grands fonds. Il continua.

– Et là, qu’est-ce que tu vois ?

Elle regarda les pentes sombres au-dessus et au-dessous d’eux, sous le col de la Noire. Il lui avait déjà expliqué les roches vertes, les morceaux de plancher océanique. Elle sentit des remous océaniques dans son ventre. Elle ne se méprit pas. Rien à voir avec un quelconque élan pour Francis. Non, c’était beaucoup plus fort que ça. Son accompagnateur lui faisait vivre la montagne dans sa chair, de par sa simple présence. Elle sentait dans son ventre les soubresauts de la croûte océanique dans l’océan des origines.

– Je vois. Enfin je sens, surtout. Des roches denses, sombres, comme pour compenser une fragilité extrême de la pente. Les pierres sont denses mais c’est comme si elles ne pesaient rien, pourtant.

– Alors, tu vois la terre en action.

Il perçut à une légère tension de sa peau sous ses trois ou quatre couches de vêtements qu’elle se refroidissait.

– Programme course, maintenant ?

– Tu es fou, Francis, j’arrive juste de Paris !

– Pas de pot, tu vas souffler ! Viens, on court !

Il partit sans plus de cérémonie. Il avait hâte que la journée avance… Vers midi, le soleil serait assez chaud pour un farniente dans les rochers entre les deux lacs… Un endroit à la texture si particulière qu’elle vous révulse les sangs… Nul doute qu’Éva y serait sensible. Entre eux, c’était un concours de sensibilité et de poésie. Il s’abreuvait à la sensibilité de sa compagne… Hum, non, de sa cliente. Il ajusta son pas pour qu’elle le suive. Il voulait l’essouffler un peu, pas l’épuiser. Il avait l’impression de percevoir son corps par l’intérieur. Par exemple, il avait su qu’en courant un peu, il la rendrait plus sensible au grain spécial des roches autour des lacs Blanchet. Il n’aurait su préciser pourquoi mais il en était sûr. En se fixant sur elle, il se découvrait lui-même. Et il exprimait une vision de la montagne qui l’habitait depuis ses seize ans et que ses poésies maladroites avaient été impuissantes à rendre.

Seules ses photos lui correspondaient. Éva l’avait vu tout de suite. Elle avait compris les tableaux. Elle les avait regardés des heures. Elle disait que sur chaque image elle avait l’impression de sentir la montagne au bout de ses doigts. Un beau compliment, en vérité. Elle lui avait dit qu’elle tenait à ce qu’il l’accompagne. « Vous voyez ce que les autres ne voient pas » avait-elle dit. Elle avait ajouté : quand Joël (un autre accompagnateur) me regarde, j’ai l’impression qu’il me déshabille. Quand vous me regardez, j’ai l’impression que vous déshabillez la montagne pour moi ». Et tout fut dit. Il devint son accompagnateur attitré.

Col de Chateau Renard

« Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté » Clic/agrandir 

Il l’emmena dans tous les lieux sauvages. Elle marchait bien. Elle aimait les lacs perdus, lac de Clot Taquelle, lac de Derrière la Roche, lac de Tioure Blanc et de la crête de Clausis ou même lac de Rasis, qui y va ? Il ne connaissait pas de randonneur qui y soit allé, à part à Rasis. La belle avait de la jambe et du souffle. Dans leur foulée d’explorateurs du silence, ils s’étaient amusés à arpenter les hauteurs à la recherche des minuscules lacs les plus hauts. Leur record restait un lac sans nom sous la crête d’Asti, à trois mille quarante-huit mètres d’altitude. À cet endroit, au milieu du pierrier, il lui avait déclaré : « Éva, avec vous, j’ai l’impression d’écorcher les montagnes pour en dégager la beauté ». Elle avait compris.

Oh oui, elle avait compris ! « Vous m’aidez à voir » avait-elle répondu. « Je vais utiliser une métaphore pour vous aider à comprendre ce que vous m’aidez à voir. Asseyez-vous sur ce rocher et regardez sans broncher ». Il avait obéi pour sa plus grande stupeur et son plus grand plaisir. Sans vergogne, elle avait enlevé son tee-shirt. Il était resté baba. Ils étaient restés un moment sans bouger. Le vent léger mais frais des trois mille avait tendu sa poitrine. Les frissons fleurirent comme une pelouse se tend sous les souffles des cimes. Quand ses tétons se dressèrent, elle éclata de rire. La joie sauvage des rochers qui crient leur flamme aux arbres solitaires l’avait empoignée. Francis regardait avec respect et béatitude. Des années d’observation des montagnes lui revenaient en mémoire. Il ne regardait pas une femme mais une déesse qui donnait vie à ses longues heures de solitude alpine.

Elle joua les oréades en minaudant un peu. Il concentra son regard. « Francis, vous me regardez comme vous regardez la montagne. Avec une volupté à peine contenue qui n’est pas envie mais désir. La vie, tout simplement. Avec vous, la terre est vivante comme une femme amoureuse qui se déshabille ». Elle n’avait fait ni une ni deux. L’oréade avait enlevé ses chaussures, ses chaussettes et le reste. Francis fut impressionné par la tenue plus que virginale de la belle. Il admirait un couloir d’avalanche, une cicatrice secrète et pourtant bien visible dans la chair de la montagne. Des ourlets calmes qui abritent une tempête. « Bon, dans ce couloir-là, il doit y avoir autre chose que des avalanches… »

La nudité d’Éva révélait une vérité profonde à Francis. Elle s’offrait comme la nature s’offre. Elle lui lavait le cerveau, il restait pur d’intention. « Francis, avec vous je peux m’exposer. Vous me regardez vraiment. Voilà comment vous me faites voir les montagnes ». Tout était dit. Ils cassèrent la croûte, elle resta nue. Ils redescendirent à la nuit tombante. Août se terminait et son séjour avec. Elle décida de revenir. Il lui conseilla l’automne, autant parce que c’est la plus belle saison que parce qu’il ne voulait pas attendre l’été suivant. Et magie, elle revint. Magie, avec elle il se sentait vivre comme s’il découvrait la vie sur une autre planète. Magie, dans deux heures, ils seraient au lac après mille et un détours et tout recommencerait. Non, erreur, tout allait recommencer avant…

Suite la semaine prochaine…


Prix du pétrole, chance ou risque pour nos montagnes ?


Ce 22 juin 2008, petite randonnée au lac Sainte Anne avec ma femme. Rien d'extraordinaire, n'est-ce pas ? Le lac Sainte Anne est certainement un des lieux les plus courus du Queyras, pour diverses raisons, l'une des moindres n'étant pas la brièveté de la balade (400 mètres de dénivelé). Eh bien quoi, alors ?

Lac Sainte Anne Lac Sainte Anne

Dimanche 22 juin 2008 : Lac Sainte Anne… désert. Clic/agrandir

Eh bien, en cette fin de juin, à l'approche des vacances, un week-end de beau temps, et un dimanche de surcroît… il n'y avait personne. En témoigne cette photo du lac. Je ne sais pas si une chose aussi extraordinaire est arrivée depuis les années soixante-dix. Certes, c'était en fin d'après-midi, et nous avons croisé quelques personnes qui redescendaient. Pas foule, tout de même. Habituellement, il reste des gens au lac tant que le soleil n'est pas passé derrière les crêtes. Je dirais même qu'il y a tant de monde que ça incite ceux qui recherchent le calme à rester tard. Et puis il faut moins d'une heure pour redescendre, on peut donc traîner.

Il est possible que les deux mois de mauvais temps aient incité les gens à se méfier de la montagne, ou encore certains ont-ils perdu l'habitude de venir, d'autres ont retardé ou annulé leurs vacances, et d'autres encore ont fort à faire dans leur jardin face à l'exubérance de la végétation copieusement arrosée.

Peut-être. J'y vois surtout le prix de l'essence. Dans tout le Queyras, il y avait davantage de cars que de voitures. Un peu partout, les queues dans les stations-service sont un souvenir. Quant au retour sur la Provence un dimanche soir, il s'est fait sans grande circulation, et le passage au péage fut quasi désert.

Les partisans du calme vont se réjouir. Si le prix de l'essence continue à grimper (c'est fort probable), il y aura moins de monde en montagne. Mais alors le tourisme va en pâtir, et ceux qui en vivent souvent difficilement seront fragilisés. Quant à la mission éducatrice du parc, elle risque d'avoir moins de portée.

En effet, on peut souhaiter le calme et la solitude en montagne (je suis le premier), il est bon également de voir que la fréquentation des massifs justifie leur protection et les financements qui vont avec. Au-delà, je pense que plus les gens viennent en montagne, plus la conscience de la nature augmente (je sais que tout le monde n'est pas d'accord avec ce point de vue).

 

Soldanelle   Soldanelle   Soldanelle

« Que se passera-t-il si la tête de nos enfants devient dépourvue de beauté et de poésie ? » Clic/agrandir et légendes

Il est certain que de réduire les déplacements fera du bien à la planète et au climat, à nos oreilles et nos poumons. Mais que se passera-t-il à terme si les enfants ne viennent plus voir les champs de fleurs ? Cette beauté et cette luxuriance ne leurs feront-elles pas défaut ? Que se passera-t-il si la tête de nos enfants devient dépourvue de beauté et de poésie ?

Ce n'est bien entendu pas une fatalité, et moins venir ne signifie pas ne pas venir du tout. Mais ceux qui croient au ré-enchantement du monde par la nature doivent avoir conscience que désormais, il faudra davantage communiquer pour maintenir un intérêt constant. On peut le regretter mais les merveilles de nos vallées ne pèsent pas lourd devant les tracas quotidiens, que le prix croissant du pétrole ne fera qu'amplifier à terme bref et pour longtemps.

Pourtant, à l'heure où chacun court après l'argent, plonger ses sens dans les prairies et les alpages au printemps donne une bonne idée de ce qu'est la véritable abondance.


Balade sensorielle (4)


pré en lumière rasante

« Des ombres qui dansent » Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

– Francis ?

– Tu peux m’enlever ma fourrure polaire ?

– Bien sûr.

– Tu sais, comme le vent…

– D’accord.

Éva se concentra. Francis lui avait appris à ressentir le vent dans ses veines. Depuis qu’il lui avait « fait la prairie », il accédait à une intimité d’elle-même qu’elle ne connaissait pas… Il avait pris un raccourci de son corps à son âme. Quand il vous ôtait une simple veste polaire, comme n’importe quel autre vêtement, on avait l’impression que le vent passait dans la prairie ou le long des roches. Pas besoin de beaucoup d’imagination. Francis était un magicien de la volupté. Il termina d’un coup sec.

– Ça, c’est une rafale sur la crête. La neige s’envole d’un coup. Comme là, tu vois ?

Il montrait l’arête proche de la tête des Toillies. Un panache blanc sur la Farneiréta. Restait sur la peau d’Éva un frisson frais 

– Oh oui, j’ai bien senti. Mais comment tu fais tout ça ?

– Secret d’amoureux de la montagne !

« Menteur », pensa Francis. Secret d’amoureux tout court, oui ! Il couva Éva d’un regard appuyé. Elle lui fit une moue renversante. Accompagner une fille aussi jolie et qui ne demande que vous, qui revient uniquement parce que vous êtes là mais avec laquelle il ne se passe rien… C’est normal, ça ?

Son regard se chargea de blancheur en scrutant l’écume de neige sur la Farneiréta, avant de redescendre tout de candeur sur la somptuosité qui lui était offerte en guise de cliente. Il eut honte de ses exactions passées. La beauté d’Éva obligeait à se transcender. Il révisait ses normes personnelles quant au rapport avec les femmes… « Enfin, personnelles… antipersonnelles, oui ! ». Il outrageait les filles sans s’en apercevoir ni s'en inquiéter, sans doute comme la plupart des hommes. Il le payait juste par une fatigue excessive à la fin de la saison. Il osait à peine poser le regard sur Éva, désormais. Elle s’en aperçut.

– Francis, je n’aime pas quand tu n’oses pas me regarder. Ton regard fuyant m’invite à fuir au lieu d’être là. J’ai fait ou dit quelque chose qui te gêne ?

– Oh non !

Il n’osa pas lui dire qu’il se gênait lui-même. Lui révéler ses pensées ?

pré en lumière rasante

« La plaine attend la caresse du vent » Clic/agrandir 

– Francis, j’aime bien quand tu me regardes dans les yeux. Pour moi, tu es la nature. Ton regard est dense. Tu m’aides à être là.

– Ah ?

– Oui. Quand je suis avec toi, je vis dans l’instant. Je me sens en accord avec la montagne.

Il sourit de plaisir. Aucun compliment ne pouvait être plus doux à ses yeux (enfin, à ses oreilles…). Il avait lu beaucoup de livres de grands sages. Il pensait que « l’ici et maintenant » consistait tout simplement à s’asseoir sur un rocher rugueux et à regarder le temps immobile. La moindre montagne vous apprend une chose que les sages tentent difficilement de faire comprendre aux foules de citadins : le temps n’est qu’une dimension. Il n’existe pas vraiment.

– Regarde-moi.

Il plongea ses yeux dans le bleu d’Éva. Un instant, le ciel dansa dans la glace. Il se souvint de la plaine de la Moutière qu’ils venaient de traverser. Il la sentit prête. « Maintenant », songea-t-il.

– Bien, Éva. Regarde. Tu vois la plaine ?

Il désignait la Moutière.

– Oui.

– Qu’est-ce que tu vois ?

– Des ombres qui dansent…

– Vraiment ?

– Euh… non, c’est plutôt en face que ça danse…

– Oui, Traversier, sous Château Renard. Le soleil caresse à peine l’herbe qu’elle est déjà en mouvement. Le souffle des pentes l’égaye.

– Oh oui, je vois. La plaine est nue, comme moi.

– Tu veux dire ?

– Quand tu me fais la prairie. La plaine attend la caresse du vent…

– Tu dis nue comme toi ?

– Oui, la plaine est comme une femme qui se hérisse intérieurement en attendant la caresse. Mais, tant que la caresse n’est pas là, on ne voit rien. On ne peut que le deviner. Je ressens la montagne en moi, comme lorsque j’attends que tu me fasses la prairie.

– Ah ? Je vois…

Suite la semaine prochaine…


Erosion : 15 millions d'euros…


 Guil après crue

Echalp, en amont de Ristolas. Le lit du Guil a été curé, les blocs et les branches mis de côté avant d'être évacués. Clic/agrandir 

15 millions d'euros, c'est ce qu'ont coûté les inondations du 8 juin 2008 en Queyras, uniquement pour la réfection des routes. Ces destructions rappellent la réalité de l'érosion en montagne. Souvent, lorsqu'on montre à des étudiants ou des touristes curieux les couches géologiques, ils ont du mal à comprendre comment un torrent a pu accumuler des mètres voire des centaines de mètres de galets (cas des conglomérats qui constituent le plateau de Valensole).

Eh bien ici, il a suffit de fortes pluies associées à la fonte des neiges, sans que l'événement météorologique soit exceptionnel ou d'une ampleur démesurée, pour qu'un torrent emporte le goudron sur plusieurs kilomètres, entre la Roche Écroulée et l'Échalp.

On peut voir sur la photo la nature du phénomène. Le lit du torrent est très large, en fait tout le fond de la vallée, et il divague au gré des crues. On voit clairement qu'il charrie aussi bien des galets que des rochers. On a du mal à se figurer la force de l'eau nécessaire à un tel charriage. Les montagnes alentours sont aujourd'hui d'une altitude relativement faible et le climat pas assez chaud et humide pour que des phénomènes d'érosion tels qu'il y a eu dans les temps géologiques se produisent. Les galets se répartisent mais ne s'accumulent pas vraiment. En d'autres temps géologiques, ils auraient été charriés jusqu'à Guillestre, peut-être.

Au niveau humain, y a-t-il une solution ? Il faudrait endiguer le torrent, mais on risque alors de reporter les crues plus en aval, ce qui n'est certainement pas intelligent. Il faudrait donc le faire sur toute la longueur du Guil, jusqu'aux gorges. Outre le coût monumental des travaux, ce serait un massacre écologique et visuel. Le choix des instances officielles de laisser divaguer le torrent est assez judicieux, tant sur un plan écoloqique qu'économique. Par contre, ce qui est absurde, c'est de la reconstruire à chaque crue, et de plus en plus fréquemment. Le changement climatique laisse augurer une occurrence et une violence des épisodes de plus en plus grandes.

Le guil

Le Guil n'occupe qu'une partie de son lit mais en cas de crue, il dépose galets et rochers sur toute sa largeur. Clic/agrandir 

On pourrait limiter l'atteinte de la route en draguant le fond du torrent, qui ressemblerait alors davantage qu'aujourd'hui à un chantier, et ne changerait rien aux grosses crues. La solution la plus sage est de remettre en cause la route ou sa position.

Fermer la route et la laisser se dégrader semble une solution peu satisfaisante sur un plan économique car les touristes risquent fort de déserter l'endroit. Ce fond de vallée n'est déjà pas si attractif. L'accès par la route est long et ensuite pour les randonnées, la marche d'approche est importante. Rallonger les randonnées de plusieurs kilomètres (aller-retour) peut suffire à être dissuasif. En même temps, on se dit que tout de même, une demie heure de marche supplémentaire n'est pas le bout du monde. Outre que ce n'est pas certain, notamment pour les touristes qui s'arrêtent au belvédère du Viso, il serait sans doute dommage de transformer l'Echalp en parking, car il faudrait au moins tripler le parking existant.

Refaire la route plus haut, à flanc de montagne, et la remettre en service jusqu'au belvédère (après tout, dans les années quatre-vingt-dix elle était encore praticable et autorisée) serait une solution, mais elle est peu réaliste en termes de coût et dégraderait le paysage. Le problème du parking resterait d'ailleurs entier, puisqu'il faut une zone plate assez large.

Finalement la solution retenue, laisser divaguer le torrent, bien qu'aberrante à première vue, ou qui semble prise pour des raisons d'intégrisme écologique, apparaît comme la moins mauvaise. Il faut toutefois avoir conscience que cette solution signifie tôt ou tard la disparition définitive de la route. Il n'est pas improbable que la vallée soit un jour recouverte de galets, voire qu'un lac se constitue.

Une des conséquences du réchauffement climatique sera peut-être la reprise de l'érosion et des phénomènes alluvionnaires dans les Alpes. La tendance est à une augmentation des hauteurs de neige, à leur fonte brutale par réchauffement soudain, et aux phénomènes orageux violents et fréquents. L'inondation du 8 juin pourrait tout à fait se reproduire en dix fois pire. Il suffirait d'un éboulement concomitant pour que la vallée se bouche et qu'un lac se forme. Or l'augmentation de la pluviométrie et de la température favorisent l'apparition d'éboulements (la chaleur augmente l'altération des roches et la pluviométrie l'infiltration d'eau en profondeur).


Apprendre à regarder la nature : Petit Belvédère du Viso


feuille de fraisier

Mélèzes d'or à l'automne. Clic/agrandir

Après Abries, et surtout après Ristolas, la vallée du Guil s'enfonce vers le sud entre les montagnes. La rive gauche (à droite de la route quand on monte) est faite de parois assez hautes, derrière lesquelles le soleil se cache tôt, aussi vaut-il mieux venir le matin. Dès le début d'après-midi, l'ombre gagne vite. Beaucoup de touristes arrivent là simplement parce qu'ils vont au bout de la route. Après avoir circulé sur un chemin de pierre parfois mauvais, en pestant ils se garent sur le parking de la Roche écroulée, 1780 mètres, qui a tout de la zone de supermarché en travaux. Petite différence, si on les regarde de près les pierres sont belles.

Sortant de sa voiture, le touriste se frotte les bras, surpris de la température frisquette. Il jette un œil alentours, voit qu'il existe un sentier de découverte. À la petite, toute excitée à l'idée de découvrir quelque chose, il rétorque « Oui, on reviendra ! Mais là il fait trop froid, on repart ! ». La gamine a beau dire « Mais pourquoi on est venus, alors ? », toute la petite famille repart, car il n'y a pas de réponse à cette question.

Il faut être honnête : même après examen attentif, on ne voit guère ce qu'il y a à voir ou à faire ici. Le lieu est encaissé, caillouteux : il n'y a ni lac ni jolie prairie ; juste un torrent furieux qui coule dans la caillasse ; point de beaux sommets, seulement des pentes interminables. D'accord, c'est un départ de balades, il y a même une école d'escalade sur les blocs de la roche écroulée, mais la montagne n'est pas faite que pour les randonneurs et les grimpeurs : chacun doit pouvoir y trouver son bonheur, y compris ceux qui veulent ou ne peuvent pas marcher.

feuille de fraisier

La roche écroulée. Clic/agrandir

Et si on en profitait pour regarder ? Le lieu est bien plus intéressant qu'il y paraît de prime abord. Mieux, l'intérêt ne tient pas tant à l'existence du sentier de découverte (dit sentier écologique) mais à autre chose d'indéfinissable. Dans un coin tapageur, on est tellement occupé à regarder tout ce qu'il y a à voir qu'on ne peut guère être sensible à l'ineffable. Ici, si.

Je ne décrirai pas dans ce billet le sentier de découverte (ce sera pour plus tard) mais je vais vous montrer diverses petites choses, photographiquement bien entendu. Ensuite, à vous de jouer ! Un jeu idéal pour les enfants, qui adorent regarder par terre (les jolis sommets les ennuient). Le jeu consiste à trouver toutes ces petites merveilles naturelles tellement improbables qu'elles vous retournent le cœur, pour peu que vous soyez en mode sensible « on ».

Commencez par du gros, du lourd : la roche écroulée, qui a donné son nom au lieu. Voilà un sacré bloc dont on se demande bien d'où il peut provenir. Un examen rapide des parois alentours donne le frisson et le tournis. Eh bien voilà, quand il est tombé, il a fait un tel bruit que les habitants de l'Echalp ont cru à un tremblement de terre, paraît-il.

feuille de fraisier

La serpentine, une roche verte ici dans le Guil. Clic/agrandir

Pour le reste, il s'agit maintenant de regarder par terre ou à hauteur d'œil. Au sol, il y a des cailloux, hein ? Eh bien remarquez leur couleur : vert, le plus souvent. Des roches vertes, vous avez dû en entendre parler depuis que vous êtes en Queyras. Il y en a même des massifs entiers. Savez-vous que ce sont des morceaux d'océan ? Lors de la formation des Alpes, la croûte océanique a été comprimée par le télescopage des plaques africaine et européenne. La croûte broyée et chauffée s'est transformée en ces roches vertes (métamorphisme, transformation des roches par la chaleur et la pression). Ensuite, elle a été portée à l'altitude actuelle par les mouvements tectoniques. Au départ, ces roches étaient surmontées d'autres roches : les Alpes mesuraient environ 15 kilomètres de hauteur. Puis l'érosion a décapé tout ça, dégageant les roches vertes, qui devinrent alors des sommets. L'érosion continue les a également entamées, et on les retrouve aujourd'hui dans les ruisseaux sous forme de galets comme ici.

Après toutes ces explications qui aiguisent l'esprit et portent dans un autre monde, vous êtes prêt à regarder des choses plus simples, peut-être ? Comme par exemple les reflets du ciel et des parois dans les arabesques fluctuantes du torrent, ou un clin d'œil du couchant dans les eaux vertes du Guil (à cause des roches vertes).

feuille de fraisier feuille de fraisier

Le Guil coule dans les roches vertes - Clin d'œil inquiétant - Clic/agrandir

En marchant un peu le long du sentier de découverte, le bois le plus sec s'anime pour nous jouer les animaux, ou bien des petites compositions végétales, comme ici avec une bête feuille de fraisier. Pas mal, non ? Vous remarquerez que la photo a été prise à l'automne, saison idéale pour ce genre de découverte. Toutefois l'été convient bien, de toute manière ici il n'y a jamais grand monde (relire le début…). Vos pas vous mènent bientôt jusqu'à la tremblaie et si vous m'avez écouté, que vous êtes venu le matin (tôt si possible), vous allez avoir un choc devant la merveille des merveilles : une feuille de tremble recouverte de rosée. C'est une véritable moisson à soi tout seul, non ? Bref, je ne vais pas tout vous raconter aujourd'hui car on n'aurait pas fini, mais n'ayez crainte, je reprendrai un peu plus tard !

feuille de fraisier     feuille de fraisier

Feuille de fraisier - Feuille de tremble en rosée - Clic/agrandir

Sinon, vous pouvez également aller à pied jusqu'au Petit belvédère du Viso, voire pousser jusqu'au Grand belvédère, pour y voir un peu de spectaculaire : le Mont Viso. Mais on l'aura compris, ce n'est pas la tonalité de cet article. Les choses simples à portée de mains (ou d'œil) apportent parfois plus que les grands spectacles de la nature !

Pour vous rappeler que la nature en montagne reste sauvage, lisez l'article sur les inondations de juin 2008, « À La Roche Écroulée, c'est Beyrouth » (Dauphiné libéré). Du coup, ça n'est pas sûr que vous puissiez y accéder en voiture cet été. Bad luck !

Voir la galerie complète (54 photos)


Balade sensorielle (3)


La peau de la montagne (Abriès)

La peau de la montagne. Clic/agrandir 

[> Épisode 1, épisode 2, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9]

Francis se demandait quoi penser de cette affirmation (« Je ne me suis jamais sentie aussi à l’aise nue avec un homme »). Il semblait ne pas y avoir de sous-entendu. Il se risqua.

– Tu veux dire quoi, exactement ?

– Eh bien, Francis, tu es si nature qu’il n’y a pas de lézard entre nous. Je me sens libre. Tu me libères. Je peux profiter de la montagne sans tabou ridicule. Me mettre nue dans l’air vif de la montagne est un de mes plus grands plaisirs dans la vie. Ça ne te gêne pas ?

– Non, au contraire.

Il avait répondu un peu vite, peut-être. Elle rit avec l’innocence sauvage au coin des lèvres. Francis se détendait. Au fond, ils étaient comme deux gosses qui découvrent la sensualité. Innocence et trouble en même temps. Mais on savait que ce n’était qu’un jeu et on savait que ça le resterait, alors on pouvait s’y adonner à cœur joie. Francis acceptait de jouer. Éva remuait sa fibre de poète. Sa beauté, son naturel, l’émoi qu’elle lui causait, il ne connaissait rien de plus régénérant au monde. Il n’aurait pas risqué de perdre ça pour de stupides avances.

D’ailleurs, avait-il envie de lui faire des avances ? Ils jouaient à l’émoi sans lendemain et du coup sans promesse. Elle pouvait lui demander de lui étaler de la crème sur le corps, il s’appliquait. Il appréciait les hanches, les fesses musclées de sportive, la texture spéciale des seins. S’il lui avait proposé quoi que ce soit, le charme se serait volatilisé. Elle ne se serait plus abandonnée à l'innocence qui fleurissait sous sa main. Francis avait l’impression de toucher la poésie même. Passer la main sur son corps vif et offert, sans demande, c’était comme caresser un bois tendre. Quand on se concentre sur le lisse on finit par trouver la souplesse des fibres au point que le bois paraisse mou…

– Tu me referas la prairie ?

– S’il fait assez chaud.

– Oh, j’espère, alors !

Elle se tut, essoufflée. Automatiquement, Francis ralentit à peine l’allure. Accompagnateur, il était habitué à régler son rythme sur celui de ses clients. Il était très précis. Il ralentissait ou accélérait de manière imperceptible. Sa fierté était que les gens ne se rendent pas compte des changements d’allure. On lui disait souvent qu’il envoûtait le marcheur avec son pas. Une grande fierté pour lui. Quant à « la prairie »… La curieuse expression était de lui. Un jour qu’elle était nue sauf son string et qu’ils conversaient sur un mode poétique, il s’était enhardi. Il lui avait expliqué et elle avait accepté qu’il lui « fasse la prairie ». Il passa la main sur la peau de son dos en l’effleurant à peine comme s’il caressait les herbes les plus fines d’une prairie imaginaire. En même temps, ils jouaient au concours de poésie. Il parlait de son corps sous couvert de montagnes. Elle lui avait demandé de lui faire la prairie partout, sur les jambes aussi. Comme il les évitait, elle lui avait dit « tu évites mes plus belles montagnes ! ». Et comme il semblait ne pas comprendre, elle avait précisé « Francis, enfin ! Mes fesses, quoi ! Tu n’as quand même pas peur ? ».

Non, il n’avait pas peur… Enfin… « La prairie », c’était autre chose que de les enduire de crème… Une balade périlleuse et si envoûtante… Satisfaite de sa prestation, elle s’était retournée et il était devenu vert. Il s’était rendu compte qu’elle était couverte de chair de poule des pieds à la tête. Ses seins s’érigèrent davantage encore quand il leur « fit la prairie ». Ils se tendaient comme l’herbe sèche s’offre au vent, au sommet d’une rotondité. Francis s’était laissé aller à parler. Concentré dans sa main pour ne pas toucher la belle, il oubliait les mots et la syntaxe, les sens raisonnables qui empêchent de trouver de belles images, et il lui racontait la montagne. Elle disait la ressentir dans sa chair. Elle devenait le bois lisse ou la paroi abrupte, un arbre s’accrochait à une de ses hauteurs, le vent soufflait dans ses combes. Elle affirmait que sous la main et les mots de Francis elle devenait la matière d’automne, et il la croyait.

Lui aussi devenait la montagne, une impression qu’il avait souvent, mais avec elle, c’était autre chose. Devenir rocher, ou même simple ombre… Glisser comme le soleil au gré des serres… Devenir bruissement d’eau ou mugissement de vent… Ils avaient recommencé à diverses occasions. Francis se demandait quand même si leur relation était normale. Est-ce qu’une fille peut offrir ainsi son corps sans arrière-pensée ? Était-il trop bête ? Attendait-elle de lui qu’il se déclare ? Il avait la certitude que non. Ils n’en avaient jamais parlé mais il avait l’intuition qu’elle vivait avec lui quelque chose de rare, qu’on ne pouvait plus s‘offrir de nos jours. Qu’on n’avait peut-être jamais pu s’offrir, d’ailleurs : la sensualité sans consommation. L’émoi amoureux sans amour. Peut-être fallait-il en rester là ? La moindre déclaration, le moindre baiser et leur complicité extrême risquait de s’envoler. Éva était un peu comme la montagne : toujours offerte à Francis, pas disposée à être prise ; abandonnée, pas prête à se donner. Elle donna le signal des réjouissances.

– Ouh ! J’ai chaud.

Francis l’aida à quitter l’anorak. Il sortit une gourde.

– Ah, Francis, je me sens bien avec toi ! Tu es tellement en harmonie avec la montagne ! Rien qu’en te regardant, je vois mieux la nature. Tu m’en montres la peau !

Francis partit dans ses songes. Éva se régalait à regarder les étoiles dans ses yeux. Elle aimait profondément cet homme sans pour autant envisager quoi que ce soit avec lui. Mille fois, elle avait analysé ses sensations. Elle ressentait en sa présence une forme d’amour pur qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. Il ne s’agissait pas d’amour pour lui, mais d’amour quand elle était avec lui. Il avait le don de lui ouvrir le cœur. Elle aurait aimé toute la planète en sa compagnie ! Sa simplicité, sa joie d’être, son naturel poète ? Ses yeux verts comme un résumé de montagne limpide ? Elle ne savait pas. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement de sa façon de voir la nature. Elle adorait qu’il lui « raconte la montagne », comme il disait. L’automne, surtout. Il l’avait tellement enthousiasmée avec ses descriptions qu’elle était revenue en septembre, maintenant en octobre, et qu’elle s’était arrangée pour revenir encore une fois à la fin du mois.

Grâce à lui, elle voyait les matières de la montagne. Sa « peau ». Elle la sentait, même. Elle profita de l’arrêt pour caresser les prés et les roches du regard. L’herbe sèche semblait douce. Bien sûr, si on l’avait caressée vraiment, elle se serait avérée rugueuse, mais de cette rugosité se dégageait une souplesse et une douceur étranges. Un peu comme lorsqu’on caresse la poitrine poilue d’un homme doux… Éva frissonna. Si elle avait osé, elle aurait peut-être caressé Francis. Elle craignait qu’il ne se méprenne. Déjà qu’elle lui offrait son corps… Enfin non, sa peau seulement. Si elle le touchait, il croirait à une avance. Elle ne voulait pour rien au monde rompre la magie entre eux. Il lui avait éduqué le regard, elle ne souhaitait pas vraiment qu’il lui éduque le toucher. « Hum… Éva, tu te mens. Tu dis ‘pas vraiment’. Pas vraiment, ça veut dire un peu. Et même beaucoup ». Elle allait ôter sa fourrure polaire quand elle se ravisa.

Suite la semaine prochaine…


Le cembro du Queyras


 cembrot

Clic pour agrandir 

Mythe des grands espaces, Colorado… Eh non, le Queyras ! Quelle que soit la personne qui regarde la photo, cet arbre en forme de candélabre évoque automatiquement le Colorado. Et pourtant, pour y  être allé, je n'ai jamais vu de tels arbres. Bref, un arbre aussi singulier mérite bien d'être le titre d'un article.

Bien entendu le traitement graphique (avec filtre polarisant) y est pour quelque chose mais pourquoi ne pas sauter de joie devant nos beautés plutôt que de rêver d'États-Unis ?

Revenons à votre arbre. Savez-vous où la photo a été prise ? Même si vous connaissez bien le Queyras, je doute que vous puissiez trouver facilement. Pourtant, cet arbre est bien visible, fort près d'un lieu très fréquenté.… mais je vous mets au défi de trouver !

Il s'agit d'un pin cembrot (ou cembro, Pinus cembra) quelque peu dépiauté, probablement par la foudre. Qui dit Cembrot dit terrain sec voire rocheux, promontoire et altitude assez élevée, de l'ordre de 2000-2400 m. Dans le cas précis, le terrain n'est pas très rocheux, il s'agit d'une pente et non d'un promontoire, et l'altitude est en effet de 2250 m.

Sur un plan biologique, la photo est assez évocatrice pour cet arbre résistant, qui pousse dans des lieux froids aux hivers longs et rigoureux. La photo suggère également quelque chose qui est particulièrement vrai : sa croissance lente. Pensez-donc, à trente ans il ne mesure guère plus d'un mètre de haut ! Mais, compensation, il peut vivre 600 ans (sans dépasser les 25 mètres).

C'est un arbre aimé et recherché des randonneurs. Belle allure, odeur agréable, jolis cônes bleus enrésinés au parfum enivrant, pignes comestibles de la taille de petites amandes. Toutefois si vous trouvez des pignes, vous avez de la chance : les forestiers les recherchent activement et surtout, le cassenoix moucheté est un farouche concurrent. L'oiseau stocke des graines dans des caches pour l'hiver. Il en oublie parfois, expliquant la survenue de bouquets de pins ici et là.

Quant aux montagnards, ils recherchent le pin cembrot surtout pour son bois, qui fait de belles planches et se sculpte à merveille. La plupart des meubles et objets divers sculptés que vous trouverez dans les villages sont en pin cembrot.

N'oubliez pas de laisser un commentaire ou un témoignage, ou encore une anecdote

> Voir la galerie complète